LES WAYANGS DE NI TANJUNG, ARTISTE HALLUCINEE DE L’EST DE BALI

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Notre ami le scientifique suisse Georges Breguet, grand collectionneur d’art indonésien devant l’éternel (cf. La Gazette de Bali n°17 – octobre 2006), nous a contactés pour nous faire découvrir l’artiste balinaise Ni Tanjung. Cette vieille femme de 87 ans qui vit dans l’est de Bali et que la Collection de l’Art Brut de Lausanne expose déjà grâce à son soutien ardent et passionné, serait en ce début de 21ème siècle la plus belle découverte de ce genre artistique peu connu inventé par Jean Dubuffet. L’art brut est l’art non officiel, celui qui échappe aux catégories, aux modes, aux courants et même aux techniques, et c’est aussi souvent l’art des fous. Après avoir été enchaînée des années, Ni Tanjung, qui n’a plus toute sa tête depuis longtemps, vit aujourd’hui recluse dans une pièce minuscule dont elle ne sort jamais à cause de ses jambes trop faibles. Elle crée la nuit des wayangs de papier et dort le matin. Découverte il y a une douzaine d’années par Georges Breguet devant un mur de pierres peintes en forme de visages qu’elle avait construit dans son village, Ni Tanjung n’a bien sûr aucune idée que nous venons la voir. Sur la route qui nous mène à elle, Georges Breguet nous raconte son histoire…

« Tout d’abord, je souhaite préciser que Ni Nyoman Tanjung n’est pas un animal de cirque. On ne va pas la visiter comme ça. Je tiens à ce que l’on passe par moi. C’est d’ailleurs ma gouvernante Arimbi qui s’occupe d’elle. Cette vieille dame de 87 ans originaire de l’est de Bali a été danseuse, tisserande, et pendant l’occupation japonaise, elle a subi les travaux forcés. Elle a eu trois enfants, mais seule une fille a survécu, c’est d’ailleurs elle qui veille sur elle aujourd’hui. Il semblerait qu’elle ait commencé à avoir des troubles psychologiques lors de la perte de ses enfants mâles. Mais je crois qu’elle a subi trois autres périodes traumatiques dans son existence : la période japonaise, l’éruption du mont Agung et les massacres anti-communistes de 65-66. Il semblerait qu’elle ait perdu la raison à la fin des années 60 ou au début des années 70. Elle a été attachée pendant des années dans une arrière-cour, comme les Balinais font la plupart du temps avec les fous. Elle a finalement reçu des soins et on l’a détachée.Exif_JPEG_420

C’est à cette période qu’elle a commencé à se promener seule dans le village, à ramasser toutes sortes d’objets, des choses qu’elle trouvait particulières. Puis, plus tard, ce sera ces pierres volcaniques qu’elle récupère dans le lit de la rivière en contrebas du village et qu’elle ramène pour en faire un mur au bord de la route. Ces pierres, elle les peint avec de la craie blanche pour en faire des visages. C’est d’abord Made Budhiana, un artiste balinais qui la découvre en 2002. Il fait un petit film sur elle. Moi, je la découvre en 2004 en me promenant dans la région. Je vois ce mur avec tous ces visages peints et je la vois elle qui danse et chante devant. Made Budhiana, qui est un artiste contemporain bien connu, lui fournit de la peinture qui résiste aux intempéries pour les visages de son mur de pierres. Elle est tous les jours devant. Elle chante et demande de l’argent aux camionneurs qui passent.

J’ai l’idée que c’est une artiste importante. J’en parle à Lausanne, à la Collection de l’Art Brut, qui est la Mecque mondiale de ce genre artistique. On décide de faire un film. Avec mon ami Jean Couteau (cf. La Gazette de Bali n°6 – novembre 2005), on écrit deux articles, un dans le Jakarta Post, un dans une revue d’art. Cela attire Kartika Affandi, la fille du célèbre peintre indonésien qui veut justement faire un musée des artistes femmes. Elle arrive avec un camion et emporte la moitié du mur. Depuis cette époque, Ni Tanjung est devenue grabataire, sans doute à cause de la disparition de son mari. Je me demandais alors comment elle allait survivre. Sa fille la récupère et la loge chez elle depuis 2010. Elle est confinée dans une petite pièce dans laquelle nous avons fait percer une fenêtre. De toute façon, elle ne crée que la nuit, à la lumière d’une seule ampoule au plafond.

Depuis ce confinement, elle fait des dessins et des découpages qu’elle monte comme des marionnettes de wayang sur une structure de brindilles et de bambous. Le musée de Lausanne a envoyé sa conservatrice à Bali pour la filmer pendant qu’elle travaille, la nuit. J’ai récolté ses assemblages sur une base régulière. J’ai une relation particulière avec elle car en principe, elle ne donne ses œuvres qu’à moi seul. Nous l’avons exposée à Lausanne bien évidemment. La presse indonésienne s’est alors mise à s’intéresser à elle.

Je lui apporte des tas de choses mais quand c’est de l’argent, c’est sa fille qui le prend. Elle a d’ailleurs des besoins énormes, mais elle est gentille. Kartika Affandi a déjà donné des sommes importantes. Le chef du village lui avait construit une maison aussi mais elle n’a jamais voulu y aller. La Collection de l’Art Brut a également donné des sommes importantes. Ensuite, Bentara Budaya, l’organisme culturel de Kompas Gramedia l’a aussi exposée en échange de gros cachets. Des tas de gens ont commencé à s’intéresser à elle.

Aujourd’hui, il y a un développement intéressant au niveau de l’art brut, tous les commissaires considèrent que Ni Tanjung est une artiste importante. Ses concurrents aujourd’hui sont français ou suisses. Mon but est de la faire reconnaitre dans le monde entier. J’ai commencé par Lausanne mais une expo est prévue pour les Etats-Unis. A chaque fois que je passe la voir, je lui prends ses œuvres, ça la pousse à en faire de nouvelles. Je m’auto-justifie comme cela. Elle et moi, c’est une histoire qui a un peu plus de 10 ans maintenant. Nous avons même figuré ensemble sur une couverture de Kompas ! »

Collection de l’Art Brut, Lausanne
www.artbrut.ch

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