TRAVAIL CLANDESTIN : UN TOURISTE SOUS LES PROJECTEURS

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L’histoire malencontreuse de Carmine Sciaudone, un touriste italien de 36 ans arrêté depuis mai de cette année pour avoir été pris sur le fait « en train de travailler sur un bateau », a fait grand bruit et provoqué un grand émoi ces dernières semaines parmi les étrangers du pays. La plupart des mésaventures de ce type passe le plus souvent inaperçues, mais celle-ci interpelle particulièrement car elle ne s’est pas soldée par une déportation comme c’est généralement le cas, mais par une procédure pénale. Carmine Sciaudone est incarcéré depuis mai dernier et risque cinq ans de prison. De quoi rappeler aux résidents étrangers, mais surtout aux touristes de passage comme nous allons le voir, qu’ils sont bien peu de choses ici.

Carmine Sciaudone a été arrêté par une équipe de l’immigration lors d’une soirée dîner-croisière organisée sur un bateau dans le port de Benoa, alors qu’il était en train d’essayer de réparer les connections d’un projecteur déficient. Depuis, il n’a eu de cesse de clamer qu’il n’était qu’un des passagers de cette croisière et qu’il s’était proposé spontanément pour essayer de réparer le projecteur en vertu de ses connaissances en électronique. Vrai ou faux, nous n’extrapolerons pas, ce n’est pas à nous de le faire et nous ne pouvons que nous en remettre aux autorités. D’ailleurs, à moins que d’autres informations ne filtrent, l’accusation ne lui reproche rien d’autre si on s’en tient à ce qui a été dit et publié dans des journaux comme Okezone ou le Bali Post. C’est donc la version officielle : un touriste risque cinq ans de prison pour avoir tenté de réparer un projecteur défectueux sur une croisière. Et c’est cela qui nous intéresse.

Un touriste et non un travailleur illégal
Au vu des retombées, on se demande quel message l’Indonésie souhaite envoyer au monde avec ce type de communication. Ou devrait-on dire ce manque de communication ? Surtout au moment où le ministre du Tourisme ne cesse d’afficher des ambitions de plus en plus abracadabrantes de fréquentations touristiques pour Bali. L’histoire malheureuse de Carmine Sciaudone est on ne peut plus contreproductive, à la fois en termes de promotion du tourisme et de lutte contre le travail clandestin. Que lui clame qu’il n’est qu’un touriste pour sa défense, c’est compréhensible. Mais que les autorités et la presse disent la même chose et s’en satisfassent, là, on ne comprend plus. Si cet homme faisait l’objet d’une surveillance et qu’il était suivi dans le but d’être arrêté sur le fait en train de travailler illégalement après être entré sur le territoire comme touriste, il serait bon de le savoir et de le faire savoir. En termes de communication, cela serait beaucoup plus cohérent et productif pour les autorités locales que de laisser circuler cette info : l’Indonésie arrête un touriste secourable et veut le mettre en prison pour cela.

D’autant que si Carmine Sciaudone est réellement un travailleur illégal, les autorités indonésiennes prennent peu de risque de voir une quelconque indignation s’élever contre elles dans la presse étrangère. Alors que si elles jettent en prison un touriste serviable… Mais revenons aux faits. Depuis, le touriste italien a déposé plainte contre l’immigration et dénoncé les méthodes qui ont prévalu à son arrestation, invoquant des erreurs de procédure et un manque de preuves avec l’aide de son avocat. Il a été débouté bien évidemment. Interrogés par les journalistes, les officiels n’ont fait aucun commentaire particulier et rien n’a filtré du dossier si ce n’est ce qui a été rapporté dans la presse : « Un touriste italien dépose plainte contre l’immigration », comme a titré le Bali Post sur le sujet. Carmine Sciaudone est donc bien un touriste qui a commis une infraction et non un travailleur illégal.

Les étrangers sont tous des turis
Serions-nous finalement dans une impasse de communication à cause d’un problème lexical, d’une question de terminologie ? Peut-être… Notons quand même qu’Okezone a parlé d’un WNA (ressortissant étranger) et non d’un touriste. Mais nous connaissons bien la difficulté des Indonésiens à envisager le monde extérieur (luar negeri) d’une façon pertinente. 300 ans de colonisation, 71 ans de nationalisme forcené, 32 ans de dictature suhartienne, sans oublier encore quelques années de non-alignement, ont laissé des traces dans la psyché. L’ailleurs est inconnu, inquiétant et ses habitants aussi. Alors, ici à Bali, destination touristique par excellence, il a bien fallu rhabiller l’étranger d’atours présentables car ils débarquent en force depuis des décennies. Ici, l’étranger est devenu un touriste. Quoi qu’il fasse, l’étranger demeure un touriste. Qu’il soit résident de longue date, qu’il travaille, qu’il soit marié, qu’il soit en famille, qu’il soit dans l’humanitaire, qu’il soit même naturalisé, il reste pour toujours… un touriste. Est-ce pour ces raisons que tout le monde ici semble se satisfaire de ce qui a été dit dans l’affaire Carmine Sciaudone ? Cela ne mériterait-il pas un petit effort supplémentaire d’explication pour le bien de tous ?

Il est vrai que le « touriste » est aujourd’hui devenu un ennemi protéiforme encore plus inquiétant car il revêt des apparences inconnues jusqu’alors. En effet, il y a même maintenant celui qui ressemble à s’y méprendre à l’autochtone, c’est le travailleur (légal) de l’ASEAN. En vertu d’un accord baptisé MEA (Communauté économique de l’ASEAN) en vigueur depuis cette année, les ressortissants de tous les pays de cette union sont libres de travailler où ils veulent. Inutile de dire que l’Indonésie est entrée à reculons dans cette nouvelle ère. Ensuite, le gouvernement a supprimé les visas à l’arrivée pour les touristes (les vrais), pour stimuler ce secteur économique, laissant les fonctionnaires de l’immigration et de la police dans un grand désarroi. Ceux-ci ne cessant de dénoncer depuis l’augmentation des infractions et de la délinquance en rapport. Les opérations de contrôle se succèdent et semblent leur donner raison, au moins sur le papier. En juillet dernier, un nouveau coup de filet a permis l’arrestation de 41 clandestins. Ces nouveaux « touristes », quand ils ne forment pas un syndicat de hackers chinois, ils font de parfaits faux moines bouddhistes qui font la manche… Ce type d’opérations s’est multiplié ces derniers mois, et les autorités s’inquiètent des objectifs du ministère du Tourisme qui veut 20 millions de touristes d’ici quelques années.

Si le nombre des travailleurs clandestins augmente, celui des travailleurs légaux est en déclin. A vouloir compliquer les critères pour l’obtention des permis de travail pour protéger le pays, les autorités ont réussi à faire diminuer le nombre de travailleurs étrangers qui apportent et transfèrent des qualifications ou créent des emplois. A Bali, ils sont passés de 1800 à 1600 entre 2015 et 2016 et la tendance se poursuit à la baisse. Au niveau national, leur nombre est passé de 194 162 en 2013 à 171 944 en 2015. Ces flux nouveaux d’étrangers illégaux sur le sol indonésien ont été mal appréhendés et devraient causer de plus en plus d’effets négatifs, ou en tout cas perçus comme tels. Ici, à Bali, personne ne semble préparé à cette nouvelle situation. Et à mettre tous les étrangers dans le même sac, le risque est grand de voir un jour l’opprobre désigner en boucs émissaires ceux qui sont justement ici en toute légalité. D’ailleurs, le président de l’Association indonésienne des syndicats professionnels Mirah Sumirat n’hésite pas à dénoncer une « invasion étrangère » de travailleurs légaux et prend pêle-mêle pour cible de sa colère « les travailleurs chinois, ceux des Etats-Unis, de Corée et d’Inde ».
Au final, ce n’est pas en faisant savoir qu’elles mettent en prison un imprudent touriste réparateur de projecteur que les autorités vont endiguer le flot des clandestins. Au-delà d’une révolution lexicale, c’est une révolution mentale (sans vouloir plagier le président Jokowi) qui sera nécessaire à l’Indonésie pour s’adapter à cette nouvelle donne des flux croissants d’étrangers, légaux ou pas, sur son sol. Peut-être le prix à payer aujourd’hui pour avoir vécu si longtemps dans une méconnaissance satisfaite du reste du monde.

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