Suteja Neka, cet inlassable apôtre du kriss sur terre

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Cela fait bien une demi-heure que nous attendons dans la galerie des kriss que notre hôte nous rejoigne. Par la fenêtre, nous apercevons enfin sa limousine arriver dans la cour, à la grande joie de son secrétaire qui nous accompagnait pendant cette attente un peu longuette et qui avait fait le tour du basa-basi à sa disposition pour nous faire patienter. Pande Wayan Suteja Neka est une star. Une star de la culture balinaise. Son musée, qui est surtout connu pour sa collection de tableaux, est un des plus charmants de l’île. On y ressent une atmosphère particulière qui colle au plus près à l’image d’un Bali éternel. Celui que le monde entier aime et ne se lasse pas de découvrir. Même encore aujourd’hui, où les mots-clés de cette île tournée vers le futur sont plus « Underpass » ou « JDP » que Ki Raga Riyut ou Ki Raga Sedeng, deux des plus fins artisans de kriss de son histoire.

« J’ai commencé à les collectionner dans les années 70. Je me suis mis à me souvenir de l’Histoire du royaume de Peliatan dont je suis originaire », lance notre hôte, impeccable en polo Lacoste et jeans délavé, vif comme un jeune homme du haut de ses 74 ans. A cette époque, l’Indonésie semblait négliger ce patrimoine historique. « Pourtant, il y avait des kriss partout mais des pièces sans intérêt. Le kriss était là, parmi nous, mais personne ne semblait y prêter attention », explique cet ancien prof d’anglais et d’art pour les collèges, qui a ouvert une des premières galeries de peintures de la rue centrale d’Ubud. En balinais, forgeron se dit pande. Suteja Neka appartient donc à une famille de pande. Un de ses ancêtres, Pande Pan Nedeng était un artisan de kriss du royaume de Peliatan, au début du 19ème siècle. Et son père était un célèbre sculpteur sur bois dans les années 60.

Mais qu’est-ce que c’est, un kriss ? Un poignard avec une lame sinueuse ou droite qui appartient au monde malais, peut-on lire dans les dicos. Forgée avec le feu, cette lame est pourtant un symbole de l’eau. Le kriss est fertile comme le naga (serpent d’eau), symbole lui aussi des courants aquatiques sous toutes leurs formes. Une lame sinueuse est donc l’allégorie d’un serpent en reptation, « agressif et vivant » peut-on lire dans le guide du musée Neka, alors qu’une lame droite symbolise un serpent au repos, « son pouvoir est dormant mais prêt à se mettre en action. » Ces fameuses lames sont faites de différents métaux mais les plus prisées sont issues de météorites. Un long polissage accompagné de mantras fera ressortir les motifs créés par les couches de nickel mélangées au métal noir dont sont généralement faits les kriss. Ces motifs (pamor) ont des noms particuliers qui font référence à leurs pouvoirs spéciaux. Il faut débourser plusieurs centaines de millions pour acquérir une pièce rare.

<emb3829|left> « L’existence des kriss se divise en deux périodes, poursuit Suteja Neka, d’abord les kriss leluhur (ancestraux), dont certains sont des kriss pustaka (kriss de famille), donc transmis par héritage, et les kriss kamardikan, ceux-là depuis l’indépendance, contemporains donc. » Les kriss pustaka ont été investis de pouvoirs surnaturels par la grâce divine et Suteja Neka affirme ressentir les vibrations qui en émanent. « Chacun d’eux est vivant, ils nous ramènent tous à leur propre époque » nous explique-t-il en posant un exemplaire en équilibre sur la pointe de sa lame sur une table en bois. Certes le fourreau, posé lui aussi sur la table et sur lequel s’appuie légèrement la pointe du kriss semble aider, mais le résultat est saisissant. Nous voici invités à faire de même par notre hôte… Votre serviteur se dévoue et, en moins d’une poignée de secondes, le kriss se tient à nouveau debout sur la pointe de sa lame, dans un équilibre parfait. Entretemps, Suteja Neka a disparu, nous laissant seuls avec le poignard en parfaite érection. Nous restons comme pétrifiés à côté de l’arme en équilibre, à la fois pour la rattraper en cas de chute et aussi pour attendre le retour de son propriétaire et lui montrer avec fierté que nous avons réussi. Il revient enfin et nous lance un « voyez, c’est facile ! » avec un sourire jusqu’aux oreilles. Nous aurions en effet été bien stupides de ne pas y arriver car un manchot aurait réussi tellement l’objet est équilibré…

Nous pourrions parler kriss des heures durant avec Suteja Neka mais il regarde sa montre de plus en plus souvent. Renseignement pris, il serait de mariage, mais en aucun cas, il ne nous invite à écourter l’entretien. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’exposer ses dagues ? « Mes amis me demandaient souvent de mettre cette collection à la disposition du public », reconnait-il. Ce n’est qu’en 2005 que se produit le déclic, lorsque l’UNESCO désigne le kriss d’Indonésie comme « patrimoine culturel immatériel de l’humanité ». L’association internationale presse en retour le pays à œuvrer pour la préservation de cet héritage. Deux ans après, la collection du descendant du forgeron de la cour royale de Peliatan était exposée dans une aile de son musée. Qu’est-ce donc qu’un musée ? Un puzzle serait-on tenté de dire. Un puzzle forcément incomplet car il est impossible de retrouver tous les objets du passé et de présenter une image parfaite et exhaustive du sujet traité. En collectionnant ces kriss, Suteja Neka a retrouvé ses racines, comme il aime à le dire. En exposant sa collection, il nous a offert l’image la plus complète possible de l’histoire des kriss indonésiens.

[www.museumneka.com->www.museumneka.com]

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