SIX SEMAINES A JAVA PAR M. DESIRE CHARNAY

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Chargé d’une mission scientifique par le ministère de l’Instruction publique.

Dernière partie. « Un vieillard assez laid, mais de figure avenante, vient au devant de nous ; il est vêtu comme le dernier des Javanais. C’est le prince. Des serviteurs le suivent en rampant. Il nous accueille avec un sourire, nous serre la main et nous indique des sièges ; deux ravissantes petites filles, des mages en costumes délicieux, s’accroupissent à ses côtés tenant le crachoir et la boîte à bétel. La conversation s’engage banale, comme toute conversation par interprète. Je parle de ce beau pays que j’admire ; le prince parle de l’Europe qu’il regrette de ne pas avoir visitée, mais dont il connaît à peu près les inventions, les arts et la politique. Pourquoi, dis-je à Son Altesse, (on traite le prince d’Altesse) n’êtes-vous pas allé à l’exposition ? Ah… me répond-il, si je n’avais eu que cinquante ans, j’y serais bien allé, mais j’en ai soixante-dix, et c’est trop tard. Entre temps, les serviteurs nous apportent sur des riches plateaux du genièvre et des tasses de thé ; puis le vieux bonhomme nous présente son fils aîné qui s’approche à genoux et se relève après maintes génuflexions. Nous buvons, le prince tousse, crache et sourit pour nous montrer ses longues dents noires ; l’usage du bétel ne pourrait seul les colorer ainsi, et c’est une teinture qui leur donne cette couleur d’ébène dont les Javanais de la haute classe sont fiers ; car disent-ils, avoir les dents blanches, n’est-ce pas imiter les singes et les chiens ? Nous visitons le palais…

« …Les cours intérieures sont ornées de plantes et de fleurs dans des potiches de Chine et du Japon, de cages d’oiseaux, de kiosques assez pauvres et de quelques arbres rabougris qui jurent avec la magnifique végétation d’alentour. Un air d’abandon règne sur ces cours retirées ; tout cela est trop européen, trop moderne et ne me touche guère. […] Le soir, nous revenions à l’heure dite au palais pour assister à la représentation promise : l’immense salle est éclairée a giorno ; l’illumination est parfaite. On y voit comme en plein jour. Nous nous installons sur des fauteuils, le prince au milieu, interprète d’un côté et moi de l’autre. A gauche, douze jeune gens aux bustes nus et dans de riches costumes, sont accroupis au milieu de nombreux serviteurs ; à droite, emmitouflés dans des draperies sombres, cinq javanaises sont assises par terre, et derrière elles, soixante javanais en vestes et chapeaux de lustrine noire sans rebord, sont immobiles auprès d’une collection d’instruments les plus étranges. C’est la musique de Mangeou-Nagoro ; ces hommes sont les exécutants et les instruments dont l’ensemble s’appelle gamelan, forment un orchestre célèbre dans Java. « Cet orchestre a été crée par le premier Mangeau-Nagoro et moi, je suis le quatrième », me dit le vieux prince.

Cette musique se compose d’instruments en cuivre et d’espèces de marmites de toutes les formes et de toutes grandeurs, depuis le plat à cuire deux œufs jusqu’à la plus immense turbotière, aussi haute que large ; de séries de lames de cuivre, de deux pouces à peu près de long, reposant sur de petits et de grands canapés de bronze sculptés ; de lames de bois sonore disposés de la même manière ; de gongs petits et grands de dix centimètres à six pieds de diamètre ; enfin de violons à deux cordes, d’une forme inconnue. Chaque exécutant est armé de bâtons et de baguettes avec boules de gutta pour frapper les instruments. Sur un signe du maître, l’orchestre se met en branle ; c’est un ensemble de sons extraordinaires, quelques-uns fort doux, argentins, plaintifs, relevés par le mugissement des gongs. Parfois, une mélodie, un motif charmant surgit, qu’un musicien pourrait noter, mais, en général, cela détonne à mes oreilles comme une cacophonie sans une seconde de répit. De temps à autre, la voix perçante et criarde des femmes s’unit comme un gémissement aux accords de cette musique éplorée, et l’on prendrait volontiers ces hommes vêtus de noir pour des croque-morts : l’on croirait assister à un service funèbre plutôt qu’à une célébration d’une fête… »

Suit une description des danses : danse des lances, danse des kriss, danse des femmes qui inspire à Charnay ces commentaires : « …il semble que ce peuple énervé ne puisse exprimer que la résignation et la douleur et ne célèbre dans ses chants et ses danses que le dégoût de la vie et les regrets d’une existence passée depuis vingt siècles dans le servage et l’abjection. Ceci est la dissection de la danse en elle-même et par rapport à nous ; il est probable que cette musique a des charmes que je n’ai su goûter, et que ces danses ont pour les Javanais le même attrait que pour nous le ballet le plus éloquent. A coup sûr, ils ne changeraient pas leurs danses pour les nôtres, car, ayant demandé à Son Altesse le Mangeaou-Nagoro s’il n’avait jamais vu des danseuses européennes, il se voila la face avec un tel geste d’horreur, qu’il me rappela Saint-Antoine dans le désert.

A onze heures, nous levions la séance et je remerciais le prince… »

Extrait de « Les Français et l’Indonésie », éd. Kailash

mangku-nagoro
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