Rohingyas en Indonésie : entre voeux pieux et triste réalité

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De la parole aux actes, il y a quelquefois un gouffre qu’il est difficile de franchir, doit-on se dire en ce moment en Indonésie devant l’afflux de réfugiés Rohingyas qui fuient les persécutions dont ils sont victimes au Myanmar. Si ailleurs, l’Union Européenne est également débordée par l’afflux de réfugiés venant de Libye – mais activement à la recherche d’une solution et prête à porter secours en mer – qu’en est-il de l’ASEAN au sujet des Rohingyas ? Et l’Etat indonésien, est-il prêt à apporter sa contribution ? Et les Indonésiens, sont-ils toujours décidés à accueillir leurs « frères musulmans » en détresse quand ils se pressent comme aujourd’hui par milliers ?

Depuis 2012 et le début des violences à l’encontre de cette population musulmane originaire du Bangladesh, établie depuis des générations au Myanmar bouddhique, les Indonésiens ont toujours ouvertement affiché leur solidarité inconditionnelle envers leurs coreligionnaires. Le vice-président Yusuf Kalla, alors en sa qualité de président de la Croix-Rouge indonésienne, s’était employé à faire connaître dans son pays l’ampleur de la détresse de ces persécutés, victimes d’intolérance religieuse dans une nation voisine membre de l’ASEAN. Evidemment extrêmement populaire au sein d’une population toujours prête à prendre parti pour la cause de l’islam – il en va de même pour le soutien indéfectible qu’elle voue aux Palestiniens – l’appui envers les Rohingyas a été sans faille dans toutes les couches de la société indonésienne. Du moins en parole.

Dans les faits, et avant que le phénomène ne s’aggrave comme c’est le cas depuis le mois de mai dernier à cause des raids menés par la police thaïlandaise contre les organisateurs de cet ignoble trafic humain, seul le minimum a été fait pour ces malheureux Rohingyas dans l’Archipel. Et absolument rien dans l’ASEAN. Ces dernières années, et contrairement aux Afghans qui passent par les eaux territoriales indonésiennes pour rejoindre l’Australie, les Rohingyas ont toujours manifesté leur intention de demander asile en Indonésie ou en Malaisie. Mais comme nous l’écrivions alors (cf. La Gazette de Bali n°100 – septembre 2013) : « Les Rohingyas musulmans pensent trouver un asile dans le plus grand pays de l’islam. Mais la désillusion les attend : ils se retrouvent prisonniers pour des années dans des centres de rétention. […] Ils vont y attendre une décision de la nébuleuse administration indonésienne sur un éventuel statut de réfugiés. » En déni notoire de la réalité, le vice-président Yusuf Kalla, soudainement oublieux de sa compassion passée, a même affirmé cette fois avec un certain aplomb que les réfugiés souhaitaient surtout atteindre la Malaisie ou l’Australie, mais pas l’Indonésie.

Ce n’est pas notre problème
En effet, alors que leur nombre a soudainement augmenté et que l’on se dirigeait vers une crise humanitaire sans précédent dans la région, l’Indonésie, comme sa voisine la Malaisie, a surtout essayé d’échapper à ses responsabilités, en contradiction frappante avec l’empathie affichée par le passé. Comme l’ont rapporté les journaux dans un mouvement d’indignation qui faisait le tour du monde, à part ici dans l’Archipel où la discrétion est restée de mise, la marine indonésienne a même remorqué hors des eaux territoriales un bateau avec à bord 400 personnes, un jour après son arrivée sur les côtes d’Aceh. « Il a été remorqué hors du territoire indonésien, a déclaré à l’AFP un porte-parole de la marine ajoutant que les autorités indonésiennes l’avaient ravitaillé en fuel, en eau et nourriture. On ne les force pas à aller en Malaisie ou en Australie. Ce n’est pas notre problème. Notre problème, c’est qu’ils ne viennent pas en Indonésie, car ce n’est pas leur destination. »

Les parlementaires de l’ASEAN pour les Droits de l’Homme (APHR) ont critiqué et condamné l’approche de l’Indonésie sur le sujet. « Remorquer les migrants en pleine mer et déclarer qu’ils ne sont plus votre problème n’est pas une solution devant l’élargissement de cette crise régionale, a-t-on pu lire dans Asian Tribune. Toute solution doit inclure la sécurisation d’engagements coercitifs contre le Myanmar pour qu’il stoppe les persécutions des Rohingyas qui provoquent leur exode. Qui plus est, ces agissements de l’Indonésie sont fondamentalement inhumains et ignorent les besoins humanitaires urgents de ceux à bord des bateaux. » Mettant aussi en avant l’inaction irresponsable des autres pays concernés par le problème au sein de l’ASEAN, les parlementaires ont ajouté : « A court terme, les autorités indonésiennes ont le devoir de porter secours à ces migrants. La plupart sont des réfugiés fuyant des persécutions et des conditions désastreuses au Myanmar. Au minimum, ils doivent avoir accès à une procédure de demandeurs d’asile des Nations Unies et être traités comme tels. »

Entre musulmans, nous sommes tous frères
En réponse, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères indonésien Arrmanatha Nasir s’est borné dans un premier temps à affirmer que la marine ne faisait que son devoir de surveillance. Dans l’agora nationale, ces commentaires étrangers sur la conduite de l’armée indonésienne, comme l’info à proprement parlé, n’ont aussi guère trouvé d’échos. Non, journaux et télés se sont plutôt employés à mettre en avant l’attitude pleine de pieuse compassion du gouverneur d’Aceh Zaini Abdullah. Ce dernier a envoyé trois camions de produits de première nécessité aux 469 occupants d’un bateau échoué sur les côtes de cette province régie par la charia. Il s’est dit touché « par la condition des réfugiés, tout d’abord les femmes et les enfants » et qu’étant « entre musulmans, il fallait toujours que prévale le sens de l’entraide. Entre musulmans, nous sommes tous frères. Leur malheur et leur misère sont aussi les nôtres. » Dans les médias, ce message plus valorisant passait fort à propos : des Indonésiens venaient en aide à leurs frères de religion.

Deux jours plus tard, un autre navire, cette fois avec plus de 700 Rohingyas à bord, a coulé près d’une autre côte de cette région de Sumatra. Six bateaux de pêche ont réussi à les secourir et les ont débarqués à Langsa. Il n’est pas clair si l’armée malaisienne les avait ou pas remorqués hors de leurs eaux territoriales avant, comme on l’a affirmé ici, mais à un reporter de la BBC, ces pécheurs ont affirmé que la marine indonésienne leur avait demandé expressément de ne plus secourir les Rohingyas « même s’ils étaient en train de se noyer. » A la fin, entre la rétention des infos qui dévalorisent l’image que les Indonésiens veulent avoir d’eux-mêmes, les accusations portées contre les pays voisins et la mise en exergue des interventions altruistes comme celles du gouverneur et des pêcheurs, les médias de l’Archipel ont bien reflété avec quelle sombre difficulté le pays envisageait ses responsabilités sur ces questions humanitaires.

Indonésie, Malaisie et Thaïlande n’ont pas manqué de se rejeter les uns sur les autres la responsabilité de ce fiasco humanitaire tout en évitant, au nombre d’un sacro-saint principe de non-ingérence toujours vivace au sein des membres de l’ASEAN de faire pression directement sur le pays à la source du problème : le Myanmar. La marine indonésienne a elle justifié ses remorquages par les « problèmes sociaux » que la présence des réfugiés ne manquerait pas de créer à terre. Avant que le gouvernement n’affirme – non sans une certaine confusion et contrairement à ce qui s’était passé – qu’il n’expulserait pas les bateaux ayant déjà accosté. Puis, en réponse pour le moins tardive au rappel solennel des Nations Unies de l’obligation de porter secours aux réfugiés début mai, Indonésie et Malaisie ont affirmé après une réunion avec la Thaïlande le 20 mai qu’elles étaient finalement disposées à assister les Rohingyas « provisoirement et sous conditions. » L’occasion pour les journaux télé d’afficher fièrement « Solidarité avec les Rohingyas » en titre des reportages sur les premiers camps de réfugiés…

Des interrogations persistent néanmoins. Comment l’Indonésie, puissance régionale qui se rêve en poids lourd mondial, a-t-elle pu tenter d’échapper à ses obligations sur ce dossier humanitaire local et faire la sourde oreille devant la plus grande institution politique internationale ? Ces cruels hésitations, outre qu’elles ont coûté la vie à des gens, ont aussi jeté un éclairage sur la réponse largement inepte que les pays de la région sont capables d’apporter à une telle crise. Il faut rappeler que L’ASEAN n’a aucun accord sur la question des réfugiés et seuls deux des dix pays de cette organisation ont signé la convention des Nations Unies sur les demandeurs d’asile. Les habitants d’Aceh, qui porte encore dans leur chair les meurtrissures du tsunami de 2004 et qui se souviennent sans doute qu’ils ont bénéficié de l’aide du monde entier, ont été les seuls à prouver dans les faits que leur compassion n’était pas vaine. A la lumière de cette triste réalité, de la parole aux actes, il y a effectivement un gouffre que les Indonésiens n’ont pas franchi envers ces Rohingyas musulmans.

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