LE RAJAH BLANC MET EN GARDE COMBANAIRE DES DIFFICULTES DE SON PERIPLE

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A la fin du 19ème siècle, le Français Adolphe Combanaire (1859-1939), un ingénieur électricien originaire de Châteauroux, débarque sur l’île de Bornéo à la recherche de la gutta-percha. Patriote invétéré, anglophone après des études à Londres et New-York, il a mis au point un système d’extraction de la gutta-percha des feuilles de l’Isonandra Gutta, un arbre à caoutchouc qui selon lui, ne se trouve qu’à l’intérieur de l’île. Pourquoi ? La gutta-percha est une gomme tropicale servant à isoler les câbles sous-marins. Entre exploration et espionnage commercial, il se jouera des autorités anglaises et hollandaises pour chercher cet arbre qui devait assurer la pérennité des communications internationales et donner à la France une position clé dans ce domaine alors naissant…

Alors qu’Adolphe Combanaire est fin prêt à se lancer dans la jungle épaisse de Bornéo, il tient à saluer le rajah blanc James Brooke avant son départ…

Avant de quitter la ville pour m’enfoncer dans l’intérieur, je tiens à présenter mes
hommages au rajah. Il ne donne audience que vers quatre heures de l’après-midi, car levé de grand matin, il passe la rivière pour faire sa promenade à cheval, sur les routes qui rayonnent aux alentours de la capitale. A cinq heures du soir, il fera le même trajet, mais conduisant alors une charrette anglaise d’une grande simplicité. On le dit très accueillant pour ceux dont la figure lui plaît : je vais toujours essayer. Je lui envoie un mot pour l’aviser qu’un Français de passage serait heureux de le saluer, avant de s’enfoncer dans l’intérieur de Bornéo, où il va étudier les arbres à gutta percha.

La réponse ne se fait pas attendre : le lendemain à quatre heures, le canot royal sera à ma disposition, afin que je puisse me transporter à l’Istana.

La même fantaisie princière qui donne une note si étrange à la caserne enfouie dans les aigrettes des aréquiers, se retrouve dans ce qui reste de l’ancien palais du rajah, car l’on jurerait un petit château d’Ecosse qui, malgré son air rébarbatif et son architecture sévère, ne détonne qu’à moitié dans ce paysage de verdure, de palmes élancées et de plantes grimpantes dont les éblouissantes fleurs éclatent dans le clair soleil.

Je traverse un vestibule décoré seulement d’armes dayaks et malaises, je monte un grand escalier, puis j’arrive dans la salle d’audience. C’est un grand salon qui occupe tout le premier étage de la façade du palais. Divisé en deux parties, qui ne semblent n’en faire qu’une, le coup d’œil est joli, car tout le confort anglais s’y mêle aux raffinements de pays tropicaux. Dans les angles et sur les tables du milieu, des corbeilles de fleurs mettent leur note exotique ; en bonne place, les portraits du rajah et de sa famille, des vitrines garnies d’objet d’art, d’immenses brûle-parfums, d’énormes vases cloisonnées, d’où débordent des guirlandes roses de Wellingtonia, voisinent avec les bronzes précieux. Des meubles laqués miroitent sous l’aveuglante clarté que laisse pénétrer les stores relevés à cause de la brise qui, maintenant, s’élève sur la rivière. Puis, semblant dominer ce luxe et ces richesses, et rappeler que seule la nature est incomparable, deux splendides faisans Argus étendent leurs ailes éployées sur ces merveilles qui paraissent se dérober à une comparaison.

Les pieds nus d’un serviteur malais glissent sans bruit sur le parquet uni comme une glace : le rajah va venir. Je vais à sa rencontre. Encore vert malgré ses soixante-douze ans, portant beau comme tous les gentlemen qui font des exercices de sport leur passe-temps, avec l’œil bleu clair des hommes de sa race, dont l’expression un peu dure est adoucie par l’air de bienveillance du visage, il a vraiment grande allure, malgré ses cheveux et ses moustaches grisonnants. Evidemment c’est un Homme de la grande espèce et qui précise bien, avec son corps droit en dépit des années, les qualités de persévérance et de ténacité contre la mauvaise fortune qui ont donné à l’Angleterre le rang qu’elle occupe dans le monde.

Du geste, il me désigne un sofa ; j’y prends place et, après les formules habituelles, je lui expose, de mon mieux, le but de la visite. Il met de la coquetterie à me répondre en français. Mieux renseigné que mes compatriotes, il a appris en Angleterre que j’ai déjà joué un rôle actif dans les câbles sous-marins, et il me demande des renseignements précis sur le caoutchouc et surtout la gutta-percha. Sans la moindre affectation de sa part, comme s’il causait avec un ami, la conversation se prolonge pendant une heure.

Je lui ai exposé mes projets : gagner le Kapoas en traversant les montagnes qui séparent Sarawak du Bornéo Hollandais.
« Je comprend ! me dit-il d’une voix un peu hésitante, mais qui va vous accompagner ?
-Personne !
-C’est peu ! Les risques sont grands !
-Qu’importe !
-Mais, ajoute-t-il en insistant, savez vous combien l’existence dans la forêt est dure ? Seuls les hommes absolument trempés contre les fatigues et les privations peuvent avoir quelque chance de réussite. Avez-vous vécu déjà de la vie de la jungle ?
-Oui ! Excellence, cinquante jours en deux fois, il y a cinq ans à Pérak et dans Sumatra !
-Cinquante jours ? »
Je le vois qui réprime un sourire et je l’entends murmurer : oh ! ces Français !
Il se reprend vite et continue : « Je vais partir dans deux jours avec mon yacht pour le Nord. Avant de quitter Kunching je vais donner à l’officier qui me remplace, les ordres nécessaires pour vous faciliter la traversée de mon territoire. Vous irez le trouver avant votre départ, et, si vous désirez remonter la rivière, il mettra un petit bateau à vapeur à votre disposition.
Il se lève ; je le remercie chaleureusement et prends congé.

Adolphe Combanaire (extrait d’Au pays des coupeurs de têtes – A travers Bornéo)

 

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