Prostitution : célébrités en short time ou pour la nuit

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La police indonésienne enquête sur un réseau de prostitution de luxe impliquant célébrités et riches clients. Les medias s’en délectent, le voyeurisme naturel du quidam également. L’auto-proclamée pieuse Indonésie a pourtant peu de chances de voir le scandale affecter les clients fautifs. Les intérêts sont ailleurs…

Comptez 5000 à 15 000 dollars pour louer les services sexuels d’une célébrité locale, chanteuse, actrice, présentatrice, pendant trois heures. Voila ce que proposait Robby Abbas, -Obbie pour les intimes, styliste à la ville, proxénète à la scène – à ses clients aux poches profondes, un mélange d’hommes d’affaires et de hauts fonctionnaires selon ses dires. La liste de jeunes femmes compte pas moins de 200 noms. C’est ce qu’a découvert la police après l’arrestation de Robby dans un hôtel cinq étoiles de Jakarta au mois de mai. Il y était accompagné d’une actrice et mannequin, combinaison professionnelle classique, dont on ne connait que les initiales : A.A (B.B étant désormais certainement trop âgée pour l’emploi). A.A a donc expliqué à la police qu’elle venait d’en terminer avec une prestation de courte durée, trois heures tout de même, pour laquelle elle fut rémunérée 80 millions de rupiah. Elle a aussi affirmé pouvoir gagner jusqu’à 1,6 milliard de rupiah (soit 120 000 dollars) par mois pour ses activités de call girl.

La police s’est emparée de l’affaire, et de Robby, mis en examen, mais A.A fut relâchée après son interrogatoire en tant que témoin, bien que la prostitution soit illégale dans l’Archipel. Mais ce n’est rien à côté de la frénésie médiatique qui s’est emparée de tout ce que la télévision, les journaux et Internet comptent de programmes, rubriques ou sites spécialisés dans les ragots liés aux célébrités. Tous ont tenté de mettre des noms sur la litanie d’initiales révélées par la police.

Que des artistes du milieu glamour de l’« entertainment » se doublent de prostituées aux talons hauts n’a pourtant rien de nouveau en Indonésie, comme ailleurs. Durant le règne autoritaire de Suharto, les mêmes agissements étaient un secret de polichinelle que les medias sous contrôle n’osaient ébruiter. Mais ce qui se déroule dans ce pays qui se veut si religieux est intéressant pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ces pratiques sont de fait reconnues de façon officielle depuis cette affaire. Ensuite, les sommes engagées ne semblent pas choquer outre mesure les habitants d’un pays où le salaire mensuel minimum se situe autour de 2 millions de rupiah.

Plus d’un mois a passé depuis l’arrestation de Robby et il est désormais de plus en plus clair que celui-ci va être le seul légalement inquiété dans cette affaire. Même A.A, bien qu’arrêtée en flagrant délit de prostitution, n’a finalement été interrogée qu’en tant que témoin. La police, malgré des promesses contraires au moment où l’affaire éclatait, n’a pas non plus daigné enquêter davantage sur les dires de Robby, affirmant qu’il comptait parmi ses clients des hauts fonctionnaires. Cette déclaration devrait pourtant mériter l’attention toute particulière des enquêteurs afin de faire la lumière sur d’éventuels comportements contraires à l’éthique, voire criminels, de hauts responsables du pays.

Il y a plusieurs exemples passés allant dans le sens de ce que révèle Robby. La Commission pour l’éradication de la corruption (KPK) a plusieurs fois remonté la trace chez des suspects de sommes ou cadeaux abondamment distribué à des actrices ou autres chanteuses de dangdut. Encore récemment, dans les affaires impliquant l’ancien président de la Cour constitutionnelle Akil Mochtar ou l’homme d’affaires Tubagus Chaeri Wardana. Et puis comme l’a affirmé fort à propos le gouverneur de Jakarta Basuki Tjahaja Purnama, pour dépenser des sommes aussi importantes pour des rapports sexuels tarifés, il est probable que l’argent a été au préalable facilement acquis dans des pratiques de corruption.

Tout cela laisse à penser que la tradition d’exiger et d’accorder des gratifications sexuelles en échange d’argent ou de biens matériels est bien ancrée dans l’Archipel, notamment chez ceux détournant l’argent public. Cela s’apparente à un régime féodal dans lequel ces hommes enrichis s’accordent un droit de cuissage et dans lequel ces jeunes femmes ne jurent que par l’image qu’elles renvoient et l’abondance matérielle qu’elles peuvent accumuler. Cette absence totale de valeurs morales et éthiques n’est pas le moindre paradoxe d’une société indonésienne dans laquelle la religion tient un rôle central.

Ces hommes s’offrant les services sexuels de jeunes célébrités n’ont par ailleurs aucun mal à appliquer les mêmes méthodes d’arrangement financier avec une police partageant leur manque de vertu. Dès lors, cette histoire de prostitution en hauts lieux a toutes les chances de ne rester qu’un excitant divertissement médiatique pour les masses. Cette attention permet en outre à la police de détourner les regards de ses innombrables manquements dans une période ou son image publique est déplorable.

Il serait naïf d’espérer que les aveux de Robby Abbas permettent de mettre fin à des pratiques d’un autre âge (ah, les vieux messieurs puissants et leurs danseuses !). Les coupables se jugent rarement eux-mêmes. Il n’est pas exclu en revanche que la résonance médiatique de l’affaire, l’appât du gain facile et l’absence manifeste de conséquences légales poussent davantage de jeunes filles à se vendre pour alimenter leurs rêves matérialistes. En Indonésie, l’ascenseur de l’hôtel peut aussi se révéler être un ascenseur social.

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