LE MODELE DE TOLERANCE INDONESIEN SE MESURE EN JOURS FERIES

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Fidèle à sa rhétorique habituelle sur l’Indonésie « modèle de tolérance religieuse », le vice-président Yusuf Kalla a réitéré sa conviction que son pays reste un exemple à suivre lors de l’ASEAN Youth Interfaith Camp (AYIC) qui s’est tenu le mois dernier au centre universitaire islamique Darul ‘Ulum (Unipdu) à Jombang, Java-Est. Le second du président Jokowi, également celui de SBY lors de son premier terme, continue donc de tenir son rôle de sage imperturbable dans la tempête, en pleine résurgence de l’islam politique, juste après l’affaire Ahok et les élections au poste de gouverneur de Jakarta qui furent, à cause du dossier religieux, les plus clivantes de l’histoire du pays. Adepte imperturbable de la méthode Coué, mais également habile leader et négociateur, Yusuf Kalla synthétise à lui seul tout le brio dont est capable un esprit indonésien en politique (cf. La Gazette de Bali n°122 – juillet 2015). Reste qu’au vu des tensions politico-religieuses actuelles et en prévision des élections présidentielles de 2019, on peut se demander si cette analyse est pertinente. Mais est-ce vraiment une analyse ?

Probablement pas, malgré les apparences. Le vice-président s’adressait à un parterre de jeunes étudiants musulmans à qui il est de la première importance de rappeler les vertus démocratiques de la république et celles de tolérance de l’ « islam nusantara », cette version soft de l’islam prôné par les autorités indonésiennes que Yusuf Kalla n’hésite jamais à opposer à l’« islam arab », source de conflits et de guerres fratricides selon ses propres termes. Et puis, il y a cette histoire des « tanggal merah », autrement dit des jours de congé pour observance religieuse, que l’Indonésie serait seule à pratiquer avec magnanimité. Il l’a encore rappelé lors de ce séminaire de Jombang :
« Il y a 15 jours fériés (en Indonésie), 3 nationaux, 5 musulmans, 3 chrétiens et un pour les bouddhistes, les hindouistes et les confucianistes. Les bouddhistes, qui représentent moins d’1% de la population, ont leur jour férié, ce qui n’est le cas dans aucun autre pays au monde. La Chine et la Thaïlande ont des majorités bouddhistes et hindouistes (sic) mais il n’y a pas Idul Fitri. »

Les jours fériés du vice-président
Yusuf Kalla fait souvent ce décompte des jours fériés indonésiens dans ses interventions, pensant sans doute ainsi revaloriser les fameux idéaux de tolérance du pays. Une tolérance qui semble pourtant battue en brèche de plus en plus souvent ces dernières années. Et puis, le vice-président s’adressait pour le coup à des étudiants musulmans, auprès de qui il apparait urgent de raviver ces dispositions altruistes dont il se fait le parangon et le porte-parole quand cela est nécessaire, en sa qualité de politicien sénior. Un sondage Alvara réalisé le mois dernier à Java auprès de 4200 étudiants musulmans a en effet révélé qu’un étudiant sur cinq était prêt au jihad pour soutenir la création d’un califat. Une proportion inquiétante dans un pays de 250 millions d’habitants et qui révèle en substance que les enseignements de l’islam radical ont déjà pénétré les plus hautes écoles et universités du pays. « Le gouvernement et les organisations islamiques modérées doivent prendre des mesures tangibles pour anticiper cela et être présents dans les cercles étudiants avec un discours facile à comprendre pour eux », concluait cette enquête.

Mais tous les membres du gouvernement n’affichent pas l’optimisme aveugle du vice-président. En effet, la ministre des Finances Sri Mulyani a rappelé récemment que l’Indonésie devait rester « vigilante » sur les dangers de la politique identitaire et les tensions raciales et religieuses que cela exacerbe. « Nos pères fondateurs avaient réalisé que le dossier de l’identité pouvait construire ou détruire le pays », a-t-elle dit au Financial Times lors d’un déplacement à Hong Kong. « Dans cette féroce bataille, ceux qui veulent vraiment gagner une élection peuvent employer tous les moyens de la rhétorique, jusqu’à des promesses qui vont créer une fracture plus grande entre les gens », a poursuivi la ministre avant de formuler le vœu pieux suivant : « Je me repose sur la maturité du peuple afin qu’il se crée des forces qui rééquilibrent, de façon à ce que lorsque certains vont aux extrêmes, normalement il doit y avoir une correction. »

Cocktail de croyances et absence de raison
Les extrêmes, certains n’hésitent plus du tout à y aller aujourd’hui. Et pas seulement en milieu universitaire. Ainsi, l’école secondaire Attholibiyah de Bumijawa, Tegal (Java-Centre) a récemment requis de la part de ses collégiennes le port du niqab. Des officiels du département local du ministère de l’Education ont eu tôt fait de rappeler à la direction de l’école que cette mesure constituait une violation du règlement en vigueur sur les uniformes scolaires. Et de préciser que puisque garçons et filles étaient déjà séparés dans cet établissement, la question de l’observation des bonnes mœurs à l’origine de cette idée ne se posait pas. Ahmad Wasari, responsable du dinas local de l’Education a d’ailleurs affirmé de façon très prosaïque au journal Detik : « S’il y a des élèves musulmanes qui portent le niqab, cela n’est pas en conformité, mais si elles le font à l’extérieur, comme par exemple en allant ou en partant de l’école, cela est en dehors de la juridiction du gouvernement. » L’école s’est vite conformée à la requête officielle tout en rappelant que ses élèves devaient désormais se conformer à cette obligation… en dehors de l’école.

Depuis la défaite d’Ahok aux élections de Jakarta et son emprisonnement pour blasphème envers l’islam, la république indonésienne semble néanmoins avoir un peu repris la main. Pour preuve, cette décision récente de la cour constitutionnelle d’autoriser la mention des religions natives de l’Archipel sur les cartes d’identité. 240 croyances locales ne pouvaient en effet être reconnues officiellement, et ceux qui s’entêtaient à refuser d’adhérer à une des religions officiellement admises couraient le risque de se voir accusés de blasphème car « sans dieu ». Pendant des décennies, ce vide juridique a mené certaines personnes à préférer vivre sans carte d’identité, se privant ainsi de nombreux services essentiels de l’état. 400 000 personnes sont concernées par ces croyances ancestrales de l’archipel indonésien. Tout progrès qu’elle représente, cette décision de la cour constitutionnelle ne concerne bien sûr pas les autres croyances, comme celles des chiites ou Ahmadiyah, sans même parler des athées, qui vont devoir continuer à se cacher et subir une discrimination étatisée.

Alors ce monde parfait indonésien si souvent cité en modèle par Yusuf Kalla est-il une réalité ou un souhait ? Entre un islam aux velléités totalitaires, un choix réduit de religions acceptées officiellement, ces 240 croyances tribales soudainement reconnues et le rejet de la totalité des autres croyances du monde, sans parler de la négation de la liberté de conscience, pilier fondamental de la démocratie, l’Indonésie ne semble pas engagée sur la voie de la raison. Ni de la sérénité. Le cocktail est détonnant et rassemble tous les éléments pour une expérience de laboratoire que de nombreux experts observent avec attention. Comme Tom Pepinsky, spécialiste de l’Indonésie à l’université Cornell (New-York) qui affirme : « J’aime penser à l’Indonésie comme un cas à partir duquel nous pouvons apprendre à la fois les aspects positifs de la démocratie et les défis que la démocratisation posent à certaines sociétés. » Une vision à laquelle le toujours optimiste Yusuk Kalla pourrait répondre par ce qu’il avait lancé au journal Tempo à l’occasion de son intervention au centre islamique de Jombang : « En effet, l’Indonésie est souvent l’endroit pour apprendre comment on peut maintenir la tolérance… »

Eric Buvelot

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