L’INDONESIE EMPRISONNE AHOK, LE MONDE S’INTERROGE

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Allant à l’encontre même des réquisitions des procureurs, la justice indonésienne a condamné le gouverneur de Jakarta Basuki Tjahaja Purnama (Ahok) a deux ans d’emprisonnement pour blasphème. Les libertés individuelles sont attaquées et l’Archipel semble avoir signé un pacte avec un diable dont elle pourrait avoir du mal à se défaire…

Le mois dernier, après la spectaculaire chute politique d’Ahok et sa défaite au second tour des élections à Jakarta, beaucoup pensaient l’histoire terminée. Ahok était passé en quelques mois d’un probable vainqueur au premier tour à un digne perdant, et l’islam politique radical tenait la grande victoire qui allait le mettre au centre de l’échiquier électoral. Dans son procès pour blasphème, même les procureurs avaient ainsi diminué les charges pesant sur Ahok pour ne proposer que du sursis et une mise à l’épreuve.

C’est donc au grand étonnement de tous que les juges ont condamné le gouverneur de Jakarta à deux années de prison pour insulte à l’islam. Un verdict inattendu, excessivement dur et profondément injuste qui a provoqué une onde de choc mondiale dont le pays se serait bien passé. Les supporters d’Ahok et des libertés individuelles se sont d’abord spontanément réunis à Jakarta, puis dans d’autres villes du pays, puis dans de grandes capitales mondiales. Les grands médias étrangers se sont aussi émus du sort réservé à Ahok, à l’instar du journal français Le Monde qui y a même consacré un éditorial.

Les lois sur le blasphème n’existent dans aucune société progressiste, celles où la liberté religieuse et les libertés individuelles sont promues et respectées. Elles ne sont pas récentes en Indonésie (promulguées en 1965), mais n’avaient pendant des décennies quasiment pas été utilisées. Elles ne l’avaient même jamais été depuis l’avènement de la démocratie en 1998 et jusqu’à la période SBY (président de la République entre 2004 et 2014). Sous ses mandats, qui correspondent aussi à la montée de l’intolérance religieuse dans l’Archipel, le recours à la législation sur le blasphème a été multiplié. Plus de cent Indonésiens ont été condamnés pour blasphème ces dix dernières années et l’inégalité des droits a été actée. Dans l’ensemble de ces cas, il s’agit pour la communauté majoritaire en Indonésie (islam sunnite) d’exercer une pression et un contrôle sur les minorités (islam chiite, Ahmadiyah, chrétiens…). Pourtant Ahok est une figure publique, connue, soutenue et avec un accès aux ressources financières. C’est dire si les individus plus modestes et issus de minorités ont du souci à se faire quant à leurs libertés.

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Trois des cinq juges ont reçu une promotion
La couverture médiatique mondiale et étonnamment large ayant fait suite au verdict du procès d’Ahok a mis l’emphase sur la fin de l’Indonésie tolérante telle que vendue depuis des années. Cette image d’Epinal était déjà difficile à justifier depuis plusieurs années. Mais ce procès fut davantage politique que celui d’une Indonésie devenue raciste et xénophobe. Certes, la capitale a montré ces derniers mois un caractère très divisé entre deux camps très distincts et que rien ne semble pouvoir rassembler à court terme. L’avenir nous dira si le reste du pays est en proie aux mêmes soubresauts. Mais c’est toute une classe politique dirigeante qui a ouvert la porte en grand à l’islam politique et l’utilise allègrement à des fins électorales sans avoir aucune idée de l’ampleur que le démon ainsi créé pourrait éventuellement avoir très bientôt.

Trois des cinq juges ayant condamné Ahok ont reçu une promotion le lendemain du verdict. Le système judiciaire indonésien est trop souvent sujet aux interférences. Il semble improbable que ce procès y ait échappé. Ahok était le symbole des minorités impliquées en politique. Celui-ci est tombé. Certains leaders islamistes n’hésitent désormais pas à affirmer que la prochaine étape réside dans la richesse supposée de la minorité chinoise, à laquelle il faudrait s’attaquer. Un discours qui est même presque ouvertement et opportunément soutenu par des hauts personnages de l’Etat.

Ahok ne fait finalement pas appel de sa condamnation
Dans un effort d’apaisement Ahok, après avoir pourtant affirmé le contraire au moment du verdict, a décidé de ne pas faire appel de sa condamnation. Cette décision est à opposer à celle de Muhammad Rizieq Shihab, le leader du Front de Défense de l’Islam (FPI) et de la fronde anti-Ahok, lui-même impliqué dans plusieurs affaires dont une liée à une atteinte aux moeurs, et qui refuse de revenir en Indonésie faire face au processus judiciaire après un séjour en Arabie Saoudite.

L’Indonésie pluraliste vit des moments très compliqués. L’accession aux plus hautes responsabilités du président Jokowi et d’Ahok avait laissé croire à un bond en avant durable. A celui-ci vient de succéder un pas en arrière géant. En tant que peuple, les Indonésiens ne donnent pas l’impression d’être devenus moins ouverts ou moins tolérants. Mais une partie de leur classe dirigeante a décidé de miser sur le conservatisme religieux de la majorité pour arriver à ses fins. Leur première immense victoire tient en l’assassinat politique et judiciaire du gouverneur de Jakarta. La seconde pourrait avoir le visage de Prabowo à la présidence en 2019, au prix d’une association avec un diable qui n’est pas dans l’ADN indonésien mais qui pourrait s’y installer durablement et sournoisement si le reste du pays se réveille aussi tard que les habitants de Jakarta. L’immense soutien populaire envers Ahok ces dernières semaines doit être le ciment d’un nouveau mouvement civique. Il doit s’organiser et avoir pour premier objectif l’élection présidentielle de 2019.

Jean-Baptiste Chauvin

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