LES OMBRES

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Il y a à Ubud un théâtre d’ombres non loin de la Forêt des Singes, où l’on peut assister tous les soirs à un spectacle de Wayang Kulit. C’est une petite boutique, mais il s’y passe des histoires extraordinaires ! Un soir de juin, alors que je m’apprêtais à voir le Ramayana, j’entendis par hasard une conversation entre deux marionnettes. « Où est passé Rama ? », se demandaient-elles de leurs voix tendres, que seuls les conteurs peuvent comprendre. Sachant que Rama est le héros de la pièce à laquelle j’allais assister, je sentais bien la panique des acteurs en coulisse affolés. Je parvins à les convaincre de me raconter leur histoire, en espérant pouvoir les aider.

Il était une fois à Ubud, un personnage de Wayang Kulit qui s’ennuyait dans son petit théâtre d’ombres. Son nom était Rama, il s’agissait du légendaire héros du Ramayana. Comme toutes les marionnettes, il était fait à la main : son corps svelte était constitué de cuir de buffle, ciselé et cousu avec le plus grand soin. Tous les soirs, au son du gamelan, il se produisait devant des dizaines de spectateurs en se battant contre Ravana pour délivrer la belle Sita. Il prenait son rôle très à cœur, mais depuis quelque temps, il se sentait gagné par la lassitude. En effet, les héros ne sont pas faits pour s’enliser dans les habitudes ! Il se mit à rêver de gloire et de splendeur, et l’ennui le gagnait dans son petit théâtre qu’il connaissait par cœur.

« Pauvre Rama, quel est le problème ? Tu n’es plus que l’ombre de toi-même ! », lui dit un jour son compagnon Hanuman, le Roi des Singes, qui lui aussi était une belle marionnette. Ce à quoi notre héros de cuir répondit : « Comme je m’ennuie ici ! Je me bats tout le temps contre Ravana, et chaque fois je triomphe. Où est le danger, où est la gloire lorsque c’est sur une ombre que l’on crie victoire ? » Et tous les soirs à la fin de sa représentation, Rama répétait la même litanie. Il se plaignait. Il s’ennuyait. Sa vie n’était pas à la hauteur de ce qu’il était. Il voulait plus de défis. Rester ici était un vrai gâchis. Hanuman préoccupé et surtout lassé par la morosité de son orgueilleux ami, lui dit : « Rama, puisque tu es si désœuvré, pourquoi ne vas-tu pas proposer tes services à mes cousins les singes de la forêt ? Je suis sûr que tu trouveras un problème à régler, et que l’on te confiera une tâche bien ardue. Va, c’est juste au bout de la rue ! » Rama fut enchanté par cette idée, il embrassa sa femme la princesse Sita, salua son armée et quitta le petit théâtre d’ombre, la tête remplie d’exploits et d’aventures.

Minuit venait de sonner et les ruelles d’Ubud étaient presque désertes. Rama avançait avec prudence, en s’appuyant sur les baguettes qui dirigeaient ses petits bras. Il descendit la rue en passant devant des boutiques de souvenirs, puis arriva à l’entrée de la Forêt des Singes. La lune était haute dans les cieux nuageux, et les longues branches des arbres lui rappelèrent son décor de théâtre. Lorsque les singes curieux vinrent à lui, il se présenta à eux du ton solennel qu’il employait toujours pour s’adresser à son armée : « Êtres de la forêt ! Moi, Rama, je suis venu vous aider ! » Les singes se regardèrent les uns les autres, se demandant ce qu’était ce bout de cuir sur patte. Mais face à tant d’impétuosité et en voyant une telle détermination, le plus vieux des macaques eut une idée digne d’un diplomate. Il s’approcha de la marionnette et lui fit une courbette : « Rama, depuis que la nuit est tombée, les ténèbres ont empli la forêt ! Je t’en prie, chasse toutes les ombres de l’obscurité ! Ramène la lumière dans notre sanctuaire ! »

Rama fut bien étonné par cette requête et se sentit vexé. Lui qui avait tant de talent, devait-il se mettre au service de ce singe insolent ? Il n’était pas bête et savait parfaitement que cette mission n’était pas honnête. Mais il ne dit rien et se mit à chasser les ombres les unes après les autres. Les singes se moquaient de lui, pauvre Rama venu avec des pensées si héroïques ! Le voilà devenu la risée de tous. Il fit de son mieux, mais que peut une marionnette à part quelques galipettes ? Pourtant, il ne se découragea pas et de ses petits bras s’attaqua à l’immense tâche qui lui incombait : détruire les ombres de l’obscurité. Les singes se moquaient en cachette, l’encourageant du haut des arbres. Mais au fil de la nuit, on riait tant et si bien que la forêt prit des airs de fête. Tous les macaques se mirent à l’aider, chassant les ombres de leur queue, à force de pirouettes ! Rama se sentit moins seul et moins bête. Ils rirent tellement qu’ils ne purent plus s’arrêter, même lorsque l’aube approcha et mit fin à l’obscurité. Les ténèbres disparurent, et tout le petit peuple des bois était en joie. Grâce à Rama, ils s’étaient bien amusés et, miracle, le soleil s’était levé. Notre héros était comblé, il venait enfin de réaliser son destin, et il se sentit prêt à reprendre son chemin.

Quand il arriva au théâtre d’ombres, juste avant le lever de rideau, sa belle parure était toute déchirée. Les autres marionnettes qui l’attendaient l’interrogèrent : quel monstre avait-il combattu ? À quels périls s’était-il confrontés ? Rama répondit avec un ton plein de sagesse : « J’ai vaincu le plus grand de tous les dangers ! » « Quoi ? Le feu ? La mort ? Un chien enragé ? » « Non, j’ai combattu mon orgueil. J’ai dissipé ma fierté qui gâchait mes pensées, et par le rire des autres, je m’en suis délivré ! » La vraie bravoure est de savoir rire de soi et de ne pas être rancunier. Rama entra en scène, et le spectacle put commencer.

Conte et illustration de Kukukita

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