QUELLES LEÇONS APRES LE PREMIER TOUR DES ELECTIONS A JAKARTA ?

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Comme anticipé par les sondeurs les plus sérieux, il y aura donc un second tour le 19 avril pour l’élection du prochain gouverneur de Jakarta. Celui-ci opposera le sortant Ahok (43% des voix au premier tour) à Anies Baswedan (40%). Mais ses conséquences iront bien plus loin qu’un choix entre deux candidats…

Dans quel autre pays au monde trouve-t-on un gouverneur dont 75% des administrés soutiennent et applaudissent l’action mais qui se retrouve en ballottage défavorable avant un second tour d’élection ? Voilà le paradoxe auquel le gouverneur de Jakarta Basuki Tjahaja Purnama, mieux connu sous le nom d’Ahok, est aujourd’hui confronté.

En cinq années aux postes de vice-gouverneur (avant l’élection de Joko Widodo à la présidence de la République) puis gouverneur, Ahok s’est attaqué aux plus grands problèmes de la capitale indonésienne : transports publics, inondations, inégalités, corruption. Il l’a fait « à la Ahok », dans ce style direct, efficace, cassant et effronté qui le caractérise. Certaines de ses décisions ont fait polémique. Si les évictions et les destructions d’habitations illégales sur les bords de plusieurs rivières de la ville ont largement contribué à réduire les inondations chroniques dans la capitale, elles ont aussi laissé plusieurs milliers de familles sans carte d’identité dans la capitale à court de solution pérenne de relocation. De même, son soutien à des projets de construction dans la baie de Jakarta ont dressé contre lui certains activistes environnementaux.

Ceci pourrait expliquer qu’une minorité des électeurs, ceux directement et négativement affectés par ses politiques, ne votent pas pour Ahok. Mais la raison pour laquelle le gouverneur n’a pas été réélu au premier tour tient en un mot : racisme. Un racisme primaire et basé sur la double identité d’Ahok. Il est issu de la minorité ethnique chinoise et de la minorité religieuse chrétienne.election-jakarta-2

Les musulmans peuvent-ils voter pour un chrétien ?
De fait, l’ensemble de la campagne du premier tour a été d’une violence et d’une bassesse confondantes. De confrontation de programmes il ne fut pas. Que savent les électeurs du programme d’Anies Baswedan, si ce n’est qu’il est contre les mesures impopulaires mises en place par Ahok ? Que savaient les électeurs du programme du troisième candidat, Agus Yudhoyono, si ce n’est qu’il souhaitait ressusciter les aides financières directes aux pauvres, une politique populiste, aliénante et inefficace déjà mise en place par son ex-président de père ?

Ce dont il fut question pendant toute la campagne est davantage de savoir si des propos tenus par Ahok sont blasphématoires, s’il est concevable que les musulmans votent pour un candidat chrétien, s’ils peuvent soutenir un homme issu de la minorité chinoise. Les manifestations monstres organisées pendant la campagne à l’initiative de groupes islamistes ont demandé l’arrestation, l’emprisonnement et parfois la mort d’Ahok.

Dans ce contexte, voir Ahok recueillir 43% des suffrages au premier tour est déjà en soit une victoire face à l’infamie dont il est victime depuis plusieurs mois. Cela confirme qu’à Jakarta, ou l’électorat est le plus éduqué de l’Archipel, le vote rationnel est une réalité pour beaucoup, quelle que soit leur religion ou leur ethnie.

Restait alors à savoir lequel des deux autres concurrents, tous les deux musulmans, parviendrait à recueillir les votes contestataires et émotionnels. Nouveau venu sur la scène politique, Agus Yudhoyono, fils de l’ancien président Susilo Bambang Yudhoyono (SBY), a répondu à l’appel narcissique de son père. Déçu de sonmaintien dans l’ombre depuis l’élection de Jokowi, et soucieux de maintenir une dynastie politique à l’indonésienne, SBY a lancé son fils dans l’arène. Agus a longtemps cru pouvoir être au second tour, mais plombé par ses piètres prestations aux débats télévisés et par l’ego et le vice politique de son père, il s’est écroulé dans la dernière ligne droite.

La campagne du second tour devrait être au moins aussi violente
Une grande partie du vote musulman s’est ainsi détourné vers Anies Baswedan. Ancien ministre de l’Education remercié par Jokowi, considéré à son entrée en campagne comme un musulman libéral, Anies a vu sa campagne véritablement décoller après s’être rapproché des islamistes, et notamment du Front des défenseurs de l’islam (FPI). C’est au prix de ce rapprochement avec le diable et de performances jugées meilleures que celles d’Agus au cours des débats télévisés qu’Anies fait désormais figure de favori pour le second tour.

Il est en effet illusoire d’imaginer le très vocal front anti-Ahok ne pas continuer son entreprise de démolition raciste et religieuse dans l’entre-deux tours. Bien au contraire, la campagne du second tour devrait être au moins aussi violente que celle du premier tour. La minorité ethnique chinoise, au point que certains de ceux qui la composent ne soutiennent plus Ahok par peur, devrait à nouveau être ciblée, vilipendée, menacée et peut-être même empêchée de voter, dans des proportions inédites depuis les évènements de 1998.

Dès lors, vers quel candidat le report des 17% des voix d’Agus va-t-il s’effectuer ? La logique émotionnelle voudrait que ces électeurs choisissent l’autre candidat musulman, ouvrant ainsi la porte à une victoire d’Anies Baswedan.

Les électeurs de Jakarta, qui ont encore embrassé leur droit de vote de manière tout à fait remarquable avec une participation flirtant avec les 80% au premier tour, ont un choix majeur à faire le 19 avril prochain. Un de ceux qui influenceront non seulement l’avenir direct de la capitale, mais aussi la prochaine élection présidentielle de 2019 et donc la direction prise par le pays. Ouvriront-ils en grand la porte à un islam politique potentiellement ravageur ? Ou feront-ils le choix rationnel du maintien de la compétence ? Quel que soit le résultat, deux visions antagonistes de la société s’opposent. Et quel que soit le vainqueur, il devra s’accommoder d’une population divisée.

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