Le futur de la peinture miniature balinaise

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Bien qu’estampillé « village des peintres » dans les brochures touristiques, difficile de trouver autre chose à Ubud que des
« croûtes » dans la multitude des échoppes pompeusement baptisées galeries d’art. Un peu comme Pont-Aven, Barbizon ou St-Paul de Vence, Ubud vit indiscutablement sur son glorieux passé. Et les belles formules de promotion du tourisme ne peuvent cacher cette évidence : il est bien rare aujourd’hui, comme l’affirme le peintre britannique Jason Monet (cf. La Gazette de Bali n°11- avril 2006), de trouver un peintre de talent à Ubud. A moins qu’une toile ne soit pour vous rien d’autre que le moyen de décorer avantageusement le salon de votre F3, passez votre chemin… Ou sinon, découvrez la peinture miniature de Keliki, où, avec obstination, Mandera Dolit et son école assurent la survivance d’un art pictural ancien.

« Mon père était peintre aussi, il m’a appris les bases quand j’avais neuf ans et je me suis perfectionné ensuite avec le fils de Lempad, Gusti Nyoman Sudara », explique d’une voix douce Mandera Dolit dans la cour de sa modeste maison du village de Keliki. Sur un côté, se tient une galerie improvisée avec un espace où les élèves se retrouvent tous les jours pour apprendre, assis par terre, les techniques du maître. « Je suis le dernier à avoir maintenu ce style, poursuit-il. Aujourd’hui il y a plein d’écoles différentes mais le style Keliki est le seul à ne pas avoir été radicalement transformé ». Explication : l’école de Keliki dérive de l’école de Batuan. Alors que cette dernière a évolué en adoptant dans ses thèmes la modernité du Bali touristique et cosmopolite, l’école de Keliki s’est contentée d’améliorer seulement sa technique, au risque d’avoir presque totalement disparue dans les années 80.

Aujourd’hui, « le style Keliki est plus détaillé et plus raffiné que celui que pratiquaient les maîtres anciens », explique encore Mandera Dolit. Sous son impulsion, les thèmes ont aussi évolué. Si les scènes de la vie champêtre sont toujours présentes et populaires, le maître a imprimé son goût des icônes religieuses, la déesse des arts Saraswati et le panthéon hindouiste en général étant devenus récurrents dans la production du studio Dolit. Les danses balinaises, Barong, Legong, Baris, constituent la troisième branche. « La technique est facile, ce qui est difficile, c’est l’inspiration », explique-t-il dans un sourire avant d’avouer qu’il lui est arrivé « par le passé » d’utiliser un appareil photo pour fixer d’abord sur papier les scènes villageoises qu’il voulait peindre.
De taille modeste, miniature oblige, les peintures exclusivement sur papier de l’école Keliki mesurent 40 à 50 centimètres au maximum. « Il faut de deux jours à deux semaines pour la réalisation », précise Mandera Dolit, dont les yeux commencent à fatiguer avec l’âge. Les scènes et personnages sont tellement détaillés que l’exécution de ces oeuvres nécessite un outillage particulier et… bon marché. Pour l’essentiel, une tige de feuille de palme taillée en pointe, seul outil garantissant la finesse des traits à l’encre de Chine, « encore mieux que les stylos modernes », assure Mandera Dolit, et des tubes d’acryliques appliquées à la brosse et au pinceau pour la couleur. Dernier détail important, diluer son encre de Chine dans un bol en noix de coco,
« sinon elle ne sera pas homogène », conseille-t-il.

En 1990, « j’ai créé cette école pour sauver le style Keliki, mais aussi pour occuper les jeunes du village qui s’ennuyaient, poursuit le maître, en aucun cas pour faire de l’argent ». Et pour cause, dans cette école, c’est le prof qui paye les élèves pour qu’ils assistent au cours… Au début, il donnait 1000 roupies par session, « sinon les jeunes ne venaient pas. En tout cas, ça aidait les familles les plus pauvres », poursuit-il. Tout a commencé avec 5 élèves, aujourd’hui, il y en a 7 et il y en a eu 15 au maximum. Ils débutent en général aux alentours de 7 – 8 ans, jusqu’à l’adolescence. Mandera Dolit vend les meilleures peintures (entre 50 000 et 100 000 roupies) au marché de Sukawati et reverse l’intégralité aux familles de ses disciples. Inutile de préciser que le studio Dolit ne dispose d’aucune aide officielle, « si je pouvais en bénéficier, de toute façon, ça finirait dans la poche du chef de village », affirme-t-il désabusé. Et comme il est devenu célèbre dans la région, on vient souvent vers lui pour lui demander toutes sortes de contribution…

Un paradoxe pour cet homme humble qui retourne aux champs comme ouvrier agricole dès que les mauvaises saisons touristiques se reflètent sur les achats de ses commanditaires à Ubud, Sukawati et Kuta. Une peinture ne lui rapporte au mieux que 250 000 roupies, une fraction de ce qu’elle sera vendue dans les « art shops » de l’île. Mais son bonheur n’est pas là. Certains de ses élèves sont connus désormais, tels Wayan Gama ou Wayan Lodra et d’autres écoles se sont créées à Keliki avec des dizaines de nouveaux étudiants. De quoi assurer le renouveau de ce style pictural si étroitement associé à l’image de Bali dans l’imaginaire mondial. « Il ne faut que trois ans pour maîtriser la technique », commente Mandera Dolit, de quoi former pour l’avenir des légions de peintres labellisés « Keliki ». Alors ces peintres de Keliki, des artistes ou des artisans ? A cette question si occidentale, Mandera Dolit répondra que « si l’artisan cherche à faire de l’argent rapidement, l’artiste lui, n’est jamais sûr d’en gagner ». Venant d’un maître qui paye ses disciples et qui trime comme ouvrier agricole lorsque les temps sont durs, la formule prend toute sa dimension…

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