L’ARBRE ET LA PIROGUE

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Par une belle soirée du mois de février, alors que je me promenais le long d’un cours d’eau dans les rizières d’Ubud, je fus surprise par une averse et courus me réfugier sous les branches d’un frangipanier. Alors que la pluie faisait frémir ses feuilles et que ses fleurs blanches se répandaient sur le sol ruisselant, j’entendis l’arbre murmurer : « Quelle belle saison ! » Surprise, je me contentai d’acquiescer. Ce soir-là, j’appris qu’à Bali, certains frangipaniers aiment discuter une fois la nuit tombée, et qu’il convient en premier de parler du temps qu’il fait. La pluie se changea en orage, du ciel retentit le fracas d’un tambour, et alors que je songeai à rentrer à la nage, l’arbre enthousiaste se mit à me parler d’amour.

« Aimer, c’est s’enraciner ! Rien n’est plus agréable que de vivre dans la stabilité : je n’ai peur de rien, ni du vent, ni de la tempête, car dans le sol je suis bien ancré et mène une vie honnête. Une relation amoureuse doit être à l’image d’un arbre, à la fois solide et équilibrée. » Je méditai ces paroles pleines de bon sens lorsque j’entendis une voix cristalline provenant du cours d’eau : « Quelle idée ! s’exclama une pirogue qui se laissait dériver. Je ne souhaite pour rien au monde mener une existence aussi ennuyeuse ! Moi, j’estime que la vie doit être audacieuse, et il n’est pas de plus beau chemin que celui guidé par la passion. Aimer, c’est se laisser porter par des rêves et des voies mystérieuses, apprendre à s’adapter à l’onde et ses imprévisibles variations. » Une grande discussion eut alors lieu entre l’arbre et la pirogue, chacun défendant sa vision du monde. La pluie se joint à la conversation, présentant sa propre opinion : « Être en mouvement ou immobile, là n’est pas la question, car quand on aime ce qui compte avant tout c’est de chérir l’être aimé. Le nourrir et le réconforter, devancer tous ses doutes, lui permettre de s’épanouir en toute tranquillité. »

Alors que la pluie s’était arrêtée, j’en profitais pour reprendre ma route, quand soudain une voix rugueuse émana de sous mes pieds : « Moi, dit le chemin, je suis bien de l’avis de la pirogue. L’amour mène à la liberté, car c’est une voie à travers laquelle on découvre son identité. En choisissant une route, je définis qui je suis et je comprends de quel bois je suis fait. » Une araignée sortit alors d’une toile perlée qu’elle était en train de raccommoder : « Justement, la pirogue n’est-elle pas de bois constituée ? Il est bien beau de voguer vers des rives lointaines, mais sans cette solidité, l’issue me paraît incertaine ! » Le vent fit trembler les gouttes de rosée, et se permit d’ajouter : « Mais puisque l’arbre a été de son bois privé, n’est-ce pas le devoir de toute pirogue de voguer, et non de rester amarrée ? »

Je continuais mon chemin sans plus m’arrêter, car toutes ces opinions commencèrent à me lasser. Enfin, j’arrivai chez moi ! Pendant que mes vêtements séchaient, je dégustai une bonne tasse de thé en déroulant le fil de mes pensées. Je me mis à réfléchir à ces deux conditions : celle de l’arbre, qui nous pousse à l’enracinement, et celle de la pirogue, portée par notre désir de liberté. L’amour ne peut-il s’épanouir que dans la stabilité ? Ne dépérit-il pas dans l’immobilité ? Alors que je me demandais à quel groupe j’appartenais, j’entendis la voix chaleureuse de ma maison : « À quoi bon prêter l’oreille à toutes ces opinions quand chaque relation est un mystère qui relève des sens ? Il est aisé d’avoir un avis bien tranché sur la question, mais l’amour demeure avant tout un lien qui se crée dans le silence. »

Chaque couple est une énigme, et il convient de l’habiter pour pouvoir l’apprécier. Telle une maison, l’amour est une construction faite d’éléments immatériels et seulement visibles par le cœur: des souvenirs, des rêves, des peurs. Il faut l’entretenir et sans cesse l’aménager car malgré sa stabilité, elle est à la merci des éléments et peut s’écrouler si elle est négligée. Votre maison n’a pas à être immobile, ses fenêtres ne sont pas toutes en verre et cachent bien des mystères, ses armoires ne sont pas toujours bien rangées, mais on y trouve toujours ce qu’il nous plaît. Les portes sont grandes ouvertes, pourtant les murs résistent aux averses comme aux orages de la vie. C’est ici que vous vous plaisez le plus, que vous souhaitez rentrer après une dure journée. En règle générale, il faut d’abord s’habiter soi-même pour trouver la personne, le lieu et la vie que l’on aime ! Oui, l’amour à l’image de la maison se construit pièce par pièce, une pour soi en premier, puis pour tous ceux qui partagent votre vie à un moment donné. Rien n’y est figé, on peut chacun y circuler en toute liberté, car quoi de pire qu’une maison encombrée par trop d’objets ou d’idées. Ainsi peu importe les mouvements de la vie, tant que vous savez où rentrer, vous apprécierez d’autant plus votre liberté.

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