L’AFFAIRE JESSICA-MIRNA : UN PROCES A L’INDONESIENNE

PARTAGER SUR
Design student Mirna Salihin, who was poisoned by her friend Jessica Wongso

Le 6 janvier dernier, Mirna Salihin mourait après avoir bu un café dans un centre commercial de Jakarta. Jessica Wongso, son amie qui avait commandé la boisson pour elle, a rapidement été présentée comme la seule suspecte. Un cas qui met en lumière un fonctionnement policier et judiciaire particulier…

En dépit de la condamnation à 20 ans de prison de Jessica Wongso, saura-t-on vraiment un jour si celle-ci est coupable de la mort de son amie Mirna Salihin dans un café du centre de Jakarta ? La question mérite d’être posée tant les mois qui se sont écoulés depuis cet évènement tragique ont été empreints de controverse.

L’histoire est bien connue : Jessica a rendez-vous ce jour-là avec Mirna et une autre amie dans un café huppé du centre commercial Grand Indonesia en plein cœur de Jakarta. Les deux jeunes femmes se sont connues en Australie où elles ont étudié dans la même école de design. Arrivée sur place une heure avant le rendez-vous, Jessica commande deux cocktails et un café vietnamien glacé. C’est quelques minutes après avoir bu ce café que Mirna est prise de convulsions et sera déclarée morte sur le chemin de l’hôpital.

L’histoire attire instantanément l’attention des médias indonésiens, qui font le siège de la maison de la famille de Jessica. Ce n’est que quelques semaines plus tard, le 29 janvier, que Jessica est officiellement déclarée suspecte et arrêtée le lendemain pour meurtre prémédité, un crime passible de la peine de mort en Indonésie. Commence alors un long et laborieux processus d’enquête de la police de Jakarta. Par deux fois, le dossier d’accusation présenté par les enquêteurs est rejeté par le bureau du procureur car incomplet. La police est sous pression, la limite légale de 120 jours de détention provisoire approche, Jessica est la seule suspecte et pourrait dès lors être libérée alors que les médias relatent les avancées et les ratés de l’enquête au quotidien.

C’est finalement deux jours avant cette date limite que le bureau du procureur accepte une dernière version révisée du dossier d’accusation. Le procès peut désormais avoir lieu. Il s’est déroulé à partir du 15 juin sous les caméras des télévisions indonésiennes qui ont retransmis en direct les audiences.

Un motif pour le moins léger
Pour l’accusation, Jessica, affectée par la désapprobation par Mirna de son histoire d’amour avec un jeune Australien, l’a tué en versant le 6 janvier du cyanure dans son café avant son arrivée. Les intestins et la bouche de Mirna montrent en effet la présence d’une substance corrosive dans son corps, probablement du cyanure en quantité infime. Jessica étant arrivée seule une heure avant ses amies et ayant commandé elle-même les boissons, elle est une coupable crédible et idéale. Son absence de réaction pendant les convulsions de Mirna, comme montré sur la vidéosurveillance de l’établissement, accrédite selon eux leur thèse.

La vidéosurveillance est au cœur de ce procès. Or celle-ci ne montre pas formellement Jessica verser quoi que ce soit dans la boisson commandée pour Mirna. Le motif du meurtre présumé, un simple désaccord sur une histoire d’amour, peut aussi sembler léger. Si utilisation de cyanure il y a, et les enquêteurs en retrouvent dans le verrre, le procès n’a pas montré où et comment Jessica s’en serait procuré. Sa présence, et en quelle quantité dans le corps de la victime, n’a pas non plus été formellement identifiée puisque seule une autopsie l’aurait permis. Mais la famille de Mirna, apparemment pour des raisons religieuses, n’a pas autorisé cette autopsie.

Les preuves circonstanciées tendent donc à accuser Jessica du meurtre de son amie Mirna. Les preuves formelles, quant à elles, n’existent pas. L’Indonésie applique officiellement dans son droit le principe de la présomption d’innocence. Ce principe-là semble avoir été allègrement bafoué par au moins deux institutions.

Une enquête qui a pataugé pendant des moisnationa03
Les médias tout d’abord. Dès le lendemain du drame et bien avant qu’elle ne soit officiellement mise en examen, leur constante attention s’est portée uniquement sur Jessica. A tel point que celle-ci a quelque temps préféré se réfugier dans un hôtel, ce qui aux yeux de la presse a encore accentué sa présomption de culpabilité. Dans la foulée de ce traitement médiatique à charge, les réseaux sociaux ont également été le lieu d’un procès parallèle pour Jessica. Les retransmissions télévisuelles continues et en direct du procès ont par la suite encore accentué la dramaturgie d’une histoire qui a satisfait l’appétit financier des chaines et voyeuriste de leurs téléspectateurs. Quand la réalité dépasse le sinetron, audiences et rentrées publicitaires suivent. Pas un Indonésien n’a manqué de forger sa propre opinion sur l’affaire.

Dans ce contexte, l’omniprésence médiatique aurait-elle pu influer sur le travail d’une autre institution, la police ? Sous l’œil constant de la presse depuis plus de trois semaines, les policiers ne surprennent personne le 29 janvier quand ils déclarent Jessica seule suspecte dans l’affaire. Mais pendant quatre mois ensuite leur enquête a semblé patauger, pour ne pas dire plus. La police a-t-elle négligé certains aspects du dossier pensant qu’elle ferait avouer Jessica rapidement ? Cette dernière est certes une coupable idéale, mais elle n’a en effet jamais reconnu être l’auteure de ce qui est présenté comme un meurtre prémédité. Pendant de longues semaines, peu aidés par le double refus de leurs dossiers d’accusation incomplets, les enquêteurs ont ainsi donné l’impression de ne travailler qu’a une seule hypothèse, vite transformée en certitude nécessaire : Jessica Wongso est coupable de ce crime et il en est de la crédibilité et de la respectabilité de la police de le prouver, quels qu’en soient les moyens.

Le verdict étant désormais connu, quelques leçons semblent pouvoir être tirées de cette histoire tragique au long cours. Encore une fois au centre de l’actualité, le système judiciaire indonésien dans son ensemble mérite une refonte complète. Du travail d’enquête jusqu’aux droits de l’accusé, la justice indonésienne doit s’appliquer à démontrer compétence, éthique, respect et probité. Les mêmes préceptes doivent s’appliquer au grand cirque télévisuel national. Tout ne peut pas être que commerce.

PARTAGER SUR

1 COMMENTAIRE

  1. Le problème numéro 1 de l’Indonésie est l’éducation. Tant que les postes importants de la justice, police, ministère ….,
    seront tenus par une élite totalement incompétente, l’Indonésie aura du mal progresser.

LAISSER UNE RÉPONSE