LA LEÇON DE L’AGUNG

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Petit conte Balinais écrit il y a 18 mois, avant les explosions des monts Bromo et Rinjani. Pour faire réfléchir et peut-être trouver quelques solutions avant qu’il ne se prophétise…

agung photo
Photo par dfe

(Prologue)

«- Tu crois qu’ils ont compris maintenant ? demanda Anak Agung à son père… – Non pas encore ! Lui répondit-il… »
Il avait surpris tout le monde en éructant sans prévenir. D’un hoquet de quelques rocs et fumées, il avait bloqué l’île. Un nuage de cendres flottait désormais sur Bali. L’île s’enfonçait dans le coma. Les touristes avaient fui. Les avions ne se posaient plus pour cause de non-visibilité. Les cohortes de visiteurs bardés de smartphones et caméras qui remplissaient auparavant boutiques, restaurants et discothèques avaient disparu. L’île c’était transformée en quelques semaines en un no man’s land… Bali… l’Ibiza du Sud-Est Asiatique ! Palaces 5 étoiles et petits losmen pour surfeurs étaient devenus désespérément vides. Les revenus avaient chuté, boutiques et restaurants fermaient les uns après les autres. Seuls quelques supermarchés approvisionnés par l’île de Java continuaient à vendre des produits de base à une population prise en otage. De longues processions avaient eu lieu. Prêtres et dukun s’étaient réunis à ses pieds du côté de Tirta Gangga, d’Amlapura et Sidemen. Des milliers d’offrandes et de prières avaient essayé de le calmer. Mais il tenait bon, sa dignité de volcan roi de l’île était en jeu !

Un contrat avait été passé des siècles auparavant… quand l’homme écoutait encore sa voix.
– Cette terre appartient aux dieux, elle n’est là que pour nourrir le doux peuple qui vit dessus. En la cultivant et en faisant fleurir et murir les fruits de mon sous-sol riche en compost et terreau que j’ai déposés au fil de mes humeurs passées.
– Je le répète, cette terre n’appartient qu’aux dieux ! L’homme n’est là que pour l’entretenir et offrir ses fruits à ses enfants. Pas pour la vendre et y déposer des m3 de béton armé de ferrailles pour bâtir des résidences huppées garnies de piscines et jacuzzis, souvent inoccupées une grande partie de l’année.
« Eux », ils voulaient la découper en parcelles, prêtes à construire avec des vues inoubliables… Des sommes colossales s’échangeaient, ou se blanchissaient contre les rizières. Des temples de plus en plus beaux, des parkings de plus en plus grands… Beaucoup de Balinais étaient devenus riches, très riches… Ils vendaient leur patrimoine, leurs plus belles rizières, aux gens de Jakarta, de Surabaya ou de Medan. Même les Bule, les étrangers blancs qui vivaient sur l’île ne pouvaient plus suivre. Le prix du m2 dans certains endroits était aussi cher que sur les Champs Élysées à Paris.
– Trop loin ! Ils ont été trop loin ! Et ma leçon ne fait que commencer !
Folies que tout cela ! Il allait leur montrer que lui n’avait pas besoin d’eux. Mais eux avaient besoin de lui ! Les rivières débordaient de plastiques et de polluants chimiques de toutes sortes. La mafia des ordures n’arrivait plus à suivre malgré les millions de rupiah que cette pollution rapportait chaque mois.

Deux familles contrôlaient ce juteux business. La plupart des hôpitaux de l’île, n’ayant pas d’incinérateur, payaient de fortes sommes pour oublier ce qu’allaient devenir ces déchets hospitaliers pleins de virus et de matières irradiées, tels radium, plutonium et uranium qu’on utilise pour les scanners. Sans parler du plomb, du mercure et autres substances dangereuses des salles d’opérations qui s’évacuaient en même temps que toute cette contamination insoutenable. Tout le monde fermait les yeux. La seule chose sur laquelle on gardait un œil, c’était l’évolution du prix du terrain et la cherté de la vie qui augmentait de jour en jour. Les petites gens surtout en souffraient. Les salaires n’avaient pas eu d’augmentations conséquentes depuis bien longtemps. En revanche, tous les produits et services de base : logement, nourriture, hygiène, électricité et communication (car aujourd’hui même les plus pauvres mettent des unités dans leurs téléphones portables) avaient tellement augmenté qu’ils n’arrivaient plus à suivre et avaient du mal à survivre. Une nouvelle délinquance venait de naitre. On arrachait à la volée les sacs des touristes qui se promenaient à pied ou à motocyclette. Plusieurs d’entre eux avaient subi de graves blessures quand ils avaient été poussés à terre de leur moto par le voleur qui accélérait sur la sienne en tirant sur leur sac à dos ou leur sac à main. Deux jeunes filles avaient perdu la vie et ces attentats continuaient de pire en pire. Bali qui était l’île la plus paisible de l’Archipel était devenue un cauchemar la nuit pour celles qui rentraient tard de leur travail.

Alors il avait décidé d’agir ! Quelques cendres, quelques grondements, pouvaient stopper les gens, stopper le temps, stopper l’argent. L’île était devenue léthargique, dans un coma choisi par lui…
– On arrête tout et vous réfléchissez à votre futur et à celui de votre descendance…
Il y a à peine 20 ans, l’île était un exemple pour le monde entier. L’île du sourire, pleine de petits endroits sympas et pas chers, un confluent de religions, d’amour et de paix… Puis les attentats sont arrivés ! Des fanatiques avaient mis des bombes et tué des gens qui étaient venus à Bali pour surfer ou prendre des vacances. Plus de 200 morts dans la discothèque de Kuta. Sans parler des locaux qui travaillaient dedans et autour.
– Moi Agung, je ne fais pas de religion, ni de politique, ce sont les choses des hommes. Moi, je fais la pluie et le beau temps. Et là, j’ai le caractère plutôt orageux. Car j’en ai assez de vos agissements.
-On détruit ma mangrove, ce filtre qui permettait de ne pas trop rejeter à la mer toutes ces choses malfaisantes que vous avez inventées pour vos affaires et qui détruisent la belle nature que je vous ai confiée.
-Vos déchets que vous n’arrivez même pas à recycler, souillent mon sol, mes rivières et descendent dans mes entrailles les plus profondes.
Agung le volcan Maitre de l’île des dieux était en colère, très en colère.

Ketut Arta escaladait le sentier qui allait le mener au bord du cratère. Il avait mis un masque à gaz d’origine hollandaise que lui avait confié un vétéran de la guerre contre les Japonais. Malgré la brume, il avançait d’un pas ferme. Sa canne de bambou à la main et un panier d’offrandes en bandoulière. Il grimpait depuis 4 heures. Il ne s’arrêtait que pour nettoyer poussières et cendres qui se déposaient sur ses vêtements et sa figure. Le masque le gênait, mais il savait que sans lui, il n’irait pas jusqu’au bout de son odyssée. Sa respiration se faisait de plus en plus pesante, ses poumons toléraient de moins en moins l’envahissante chaleur.
Agung le regardait faire depuis un moment.
– Insensé que celui-là. Les hommes ont parfois du courage et de la ténacité à revendre. Bon, laissons le venir et je lui ferai peur au moment opportun.
Depuis 72 heures, il n’avait pas éructé, mais dans son chaudron, il continuait d’amasser lave, rocs et fumées. Pour qui se prenait-il donc ce petit homme, de grimper sur son flanc en ce moment, que voulait-il ?
Ketut Arta ne désirait qu’une chose, c’était remercier le Roi d’avoir stoppé la folie des hommes. Lui avait compris depuis bien longtemps qu’on empoisonnait son île avec l’argent… L’argent… qui saccageait les plus belles rizières et les vallées verdoyantes. L’eau des rivières sacrées qui irriguaient les grands temples tels Tirta Dukun, ou Tirta Empul, était polluée (même le Bali Post en avait parlé !). Le niveau des principaux lacs, Buyan et Batur, avait drastiquement baissé.
Fertilisants et pesticides débordaient des plantations pour s’infiltrer doucement dans une nappe phréatique en surexploitation. Et la population n’avait que cette eau pour boire et se laver.

Deux de ses petits-enfants étaient nés avec des malformations. La dernière n’avait pas de mains et un pied atrophié. Jamais dans sa lignée, ou celle de sa femme, il n’y avait eu de tels cas. Malgré l’eau qu’il faisait bouillir, Ketut Arta avait deux infirmes à la maison. Il était allé à Sanglah, l’hôpital de Denpasar, à la naissance de son premier petit-fils à qui il manquait quatre doigts. Le docteur lui avait raconté une histoire sur des produits fertilisants et des pesticides (Cholinestérase) qu’utilisaient les paysans pour mieux faire pousser leurs récoltes, mais qui se déversaient dans l’eau des canaux du Subak et des rivières. Qu’il ne fallait plus boire ni consommer cette eau. Il fallait boire celle des bouteilles en plastique faites par les conglomérats qui vendaient l’eau dans les supermarchés. Son père et ses aïeux avaient toujours bu l’eau. Jamais ils n’avaient été malades à cause d’elle !!! Encore une petite heure de marche et il arriverait au sommet. Dans son panier à offrandes, une bouteille d’arak Nak Mule Keto de Tri Eka Buana qu’il avait distillé lui-même dans le plus grand respect, quelques fleurs et trois bâtonnets d’encens.

Agung commença à entrer en contact avec l’âme de Ketut Arta. Il avait le pouvoir de se mettre en phase avec l’âme des hommes purs. Celui-là n’avait pas encore vendu ses terres pour adorer le nouveau dieu : l’argent ! Sa foi était forte et sans faille. Il respectait sa terre et celle de ses ancêtres et avait beaucoup d’amour dans son for intérieur. Il décida de le laisser monter jusqu’à son sommet et écouter ce qu’il avait à lui dire. Ketut Arta en arrivant au sommet du cratère chercha une place où il pourrait déposer ses offrandes pour le roi. L’écho puissant de l’Agung résonna à l’intérieur du cœur de Ketut Arta.
– Bienvenue à toi Ketut Arta, je sais pourquoi tu es venu jusqu’à moi… Ecoute ce que j’ai à te dire à toi et à tes frères :
Dis–leur !
Que vous êtes arrivés au point de non-retour.
Que mes rizières sont en train de mourir de vos engrais Monsanto.
Que mes rivières sont contaminées par tous ces produits chimiques fabriqués par ces grandes compagnies qui ne veulent que le bien de leurs gros actionnaires et que ceux-ci n’en ont rien à faire des petites gens comme vous.
Dis-leur !
Que le temps presse et que s’ils ne prennent pas conscience maintenant de la nécessité du changement, ils vont faire un bond dans un futur chargé d’angoisse et de misère. Leur terre va se dévaluer, les touristes ne reviendront plus et tout s’endormira sous mes cendres.
Dis-leur !
Que je ne mettrai plus de vie dans la sève qui coule de mes entrailles, mais du soufre et des matières sur lesquels plus rien ne poussera !
Que ce n’est pas avec des offrandes et des prières que la situation va s’améliorer.
Votre foi n’a plus de valeur pour moi, vous vous êtes perdus dans le matériel, votre spirituel s’effondre par rapport au pouvoir monétaire.
Dis-leur !
Que si vous continuez comme cela, l’île va s’enfoncer dans la saleté, perdre sa beauté et plus un seul touriste ne voudra la visiter.
La saison des pluies arrive, toutes mes rivières et leurs berges sont remplies de plastiques et de déchets. Les drains vont se boucher, des inondations sans précédent vont arriver car la mousson sera généreuse après cette longue sècheresse.
Dis-leur !
Que seules des actions précises et communautaires pourront répondre au temps qui presse et qui sera douloureux si vous n’agissez pas.
Dis-leur !
Que moi Agung, je suis fâché, très fâché par vos comportements calculateurs qui ne représentent plus votre foi.
Voilà ce que j’ai à te dire Ketut Arta. Redescends voir tes frères et porte-leur mon message. Il te faudra une preuve. Alors tu leur diras ceci : Pendant une semaine jusqu’à cette nouvelle lune je vais arrêter de fumer et de gronder. Mais si rien ne bouge chez tes frères…. ma prochaine explosion sera forte et sans pitié, votre temple de Besakih sera détruit par mes rocs en fusion. Et l’île s’endormira sous mes cendres.

Ketut Arta redescendit et en parla à ses frères Balinais. Ils comprirent qu’il disait juste et vrai quand ils virent que le Roi s’était arrêté de fumer et de gronder.

(Epilogue.)
Un énorme gotong-royong fut mis en place par tous les banjar de l’île. Les sacs plastiques sont enfin bannis. Ceux qui restent sont recyclés en eco-bricks ou palettes, qui deviennent des entrepôts, des aires de jeux et mille choses utiles… Les Balinais refusent désormais de vendre leurs terres et décident qu’il y a assez d’hôtels et de villas luxueuses comme cela sur l’île des dieux.
Alors Agung se calma, et l’île s’épanouit de nouveau sous un soleil radieux et plein d’espoir.

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