L’armée indonésienne en panne de modernisation

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Le 30 juin dernier, un avion Hercules C-130 de l’armée indonésienne (TNI) s’écrasait sur la ville de Medan juste après son décollage, faisant plus de 140 morts, essentiellement des civils. L’avion avait été produit en 1964. L’accident relance le débat sur la nécessaire modernisation de la défense du pays. Mais ce sont surtout les priorités de l’armée qui semblent devoir être adaptées.

Le crash était le 18ème accident militaire dans l’Archipel depuis 2006. Il a encore une fois mis en lumière la vétusté de l’équipement militaire national et relance le débat politique sur la nécessité de le moderniser. L’ancienneté des systèmes de défense ne peut être niée. Iis Gandarsah du Centre pour les Etudes Stratégiques et Internationales (CSIS) affirmait récemment que 52% des équipements de l’armée indonésienne étaient en opération depuis plus de 30 ans (38% dans l’armée de l’air, mais 59% dans la marine et 54% dans l’armée de terre). Ces chiffres ne sont pas ceux d’une armée moderne au 21ème siècle.

Le président Joko Widodo a annoncé vouloir doubler les dépenses militaires d’ici 2020. Celles-ci représentent 0,8% du PIB à l’heure actuelle à 7,5 milliards de dollars. Mais plus d’argent, comme la plupart des politiques le recommandent actuellement, n’est pas nécessairement la seule solution, alors que la défense est déjà le premier poste budgétaire du pays depuis trois ans.

Jokowi a aussi appelé à développer l’industrie indonésienne de défense afin de réduire la dépendance du pays aux armes étrangères. Comme toute idée nationaliste, celle-ci est politiquement attrayante, mais c’est une solution de long terme qui ne permet pas de répondre aux défis actuels et à moyen terme de l’armée, à savoir la protection du territoire national et de ses immenses frontières, notamment maritimes, la gestion des catastrophes naturelles récurrentes et éventuellement les agressions de puissances étrangères.

Le défi de cet approvisionnement semble résider davantage dans l’établissement de véritables priorités et dans l’éloignement des politiques des problématiques internes à l’armée afin que celle-ci achète les équipements dont elle a véritablement besoin et auprès des meilleurs fournisseurs. En ce sens, l’armée doit adapter ses dépenses sur ce qu’elle perçoit être ses menaces majeures davantage que sur la base de questions politiques impliquant ses trois composantes.

Dans le passé, l’armée de terre, la plus large des trois, recevait la plus grande part du budget d’armement. Cela n’avait rien d’illogique quand TNI s’occupait essentiellement de sécurité intérieure. Mais depuis 2002, ce rôle est dévolu à la police, l’armée se concentrant sur la défense nationale. Cette nouvelle priorité et le fait que l’Indonésie soit un archipel de 17 000 îles avec un vaste territoire à protéger doivent faire que l’armée de l’air et la marine soient in fine les principaux bénéficiaires des dépenses en armement.

En 2009, TNI a mis en place un ambitieux programme de modernisation de ses systèmes de défense sur 15 ans. Celui-ci inclut l’achat de 180 avions, de 300 navires et de 12 sous-marins. Ce programme n’a pas évolué depuis mais les priorités d’achat doivent pourtant être adaptées. Tout d’abord parce que l’environnement géopolitique et sécuritaire a évolué depuis 2009. Le comportement de la Chine dans la Mer de Chine méridionale ne peut plus être considéré comme pacifique. Celle-ci y réclame plus de 80% des territoires que d’autres nations soutenues par les Etats-Unis (le Vietnam, les Philippines) réclament aussi. Devant l’augmentation de ces tensions, l’Indonésie ne peut plus nier que les visées chinoises puissent se développer et aussi inclure ses îles Natuna.

Les récentes tensions avec le voisin australien, notamment sur la question des demandeurs d’asile en route de l’Archipel vers l’Australie, laissent penser que la frontière sud doit aussi être sérieusement prise en compte. Et il existe des tensions récurrentes avec la Malaisie à propos de la mer d’Ambalat au nord de Kalimantan où les deux pays se disputent plusieurs territoires.

Ensuite, le président Jokowi a été élu sur une plateforme nouvelle faisant état de l’Indonésie comme d’une puissance maritime. Cela implique la protection de ses ressources économiques maritimes, notamment la pêche, ainsi que la sécurisation de ses frontières maritimes et de la navigation dans ses eaux. La politique du « 1000 amis, 0 ennemi » développée précédemment sous la présidence SBY ne s’accommodait pas de ces nouvelles données et donc des objectifs soumis à l’armée.

Les contraintes budgétaires ont inévitablement affecté la modernisation de TNI. A moins d’1% du PIB, la part du budget de la défense est inférieure à celle de la plupart des voisins régionaux. Mais un défi plus important à surmonter est l’intervention politicienne, celle qui tente de dicter ce que les militaires doivent acquérir sur des considérations purement politiques. Un exemple dans ce sens fut le contrat signé par Megawati pour l’achat d’avions de combat Sukhoi à la Russie en 2003. Celui-ci avait provoqué la controverse parce qu’il n’apparaissait pas répondre aux besoins de l’Indonésie. La décision en 2012 d’acheter 163 chars Léopard à l’Allemagne semble également avoir répondu à une logique politique, cette fois au sein même de l’armée. La perception des menaces affectant le pays auraient certainement voulu que cet argent soit dépensé pour le développement de la marine ou de l’armée de l’air.

La récente nomination par Jokowi à la tête de l’Armée du General Gatot Nurmantyo, issu de l’armée de terre et à l’encontre de la règle tacite d’alternance entre les trois factions, a ajouté à la perception que les affaires liées à la défense en Indonésie étaient davantage menées par des considérations politiques que stratégiques.

L’Indonésie doit développer et présenter une vision plus transparente et prévisible de ses intentions et de son développement militaires, incluant son programme actuel de modernisation matérielle et ses priorités. Pour ses voisins, cela clarifiera ses intentions. A l’intérieur de ses frontières, cela permettra d’obtenir le soutien nécessaire à l’édification d’une armée moderne, professionnelle et crédible.

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