L’âge d’or des Chinois d’Indonésie

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Glodok est le quartier chinois de Jakarta. Célèbre pour son activité commerçante fourmillante, ses nombreuses petites échoppes et ses magasins d’électronique bon marché, Glodok est entré dans l’histoire il y a dix ans, en mai 1998. L’Indonésie, comme le reste de l’Asie du Sud-est, traverse alors une crise financière et monétaire sans précédent qui va conduire à la chute du Président Suharto sous la pression de la rue. Des groupes organisés, sous le regard d’une armée indonésienne volontairement sans réaction, en profitent pour exprimer leur ressentiment envers la communauté chinoise, accusée d’accumuler les richesses en lieu et place des natifs. Des centaines de demeures et commerces sont pillés, ravagés puis brûlés à Glodok. Des dizaines de femmes d’origine chinoise sont violées, certaines sont tuées. Aujourd’hui encore, le quartier porte les stigmates de ces quelques jours de véritable guerre civile. De nombreux bâtiments ont été laissés à l’abandon, noircis par les incendies de l’époque, vitres brisées et murs délabrés.

Herlina Lin avait 22 ans en 1998. Elle se souvient de ces cris « elle est chinoise, elle est chinoise » proférés par des Indonésiens en furie quand elle et sa famille ont fui leur maison par une petite allée au cours d’une des nuits d’émeutes. « Mes larmes coulaient, raconte Herlina en tentant de refouler de nouveaux spasmes. Je me disais qu’il n’y aurait pas de lendemain pour moi quand j’entendais ces gens hurler en notre direction. Je me sentais étrangère dans mon propre pays. Je me disais que je n’étais plus en Indonésie, encore moins à Jakarta ». Herlina a grandi à Pontianak, une ville tournée vers l’exploitation pétrolière située dans l’ouest de Bornéo. Sa famille est venue s’installer à Jakarta quand elle avait dix ans. La première fois qu’elle a entendu le mot « chinois » c’était de la part d’étrangers dans la capitale. A Pontianak, la communauté chinoise représente une large part de la population. « J’ai été élevée dans une famille qui comptait des amis chinois aussi bien que non-chinois. La différence ethnique n’a jamais été un problème » ajoute-t-elle.

Retour à Glodok. Ici l’esprit communautaire est bien présent, même si les tensions sont très largement retombées. On y entend autant parler mandarin qu’indonésien dans la rue. Yansen Sidik, jeune entrepreneur dans le bois, né à Sumatra, est un Chinois indonésien de la troisième génération dont les parents sont tous les deux 100% d’origine chinoise. Il confirme la propension de la communauté chinoise à privilégier les rapports internes. « Deux traditions sont toujours très ancrées dans notre communauté, explique t-il, à savoir la transmission du business de père en fils et celle du mariage entre Chinois. 90% de mes amis d’origine chinoise sont effectivement mariés avec des Chinoises. Quant aux affaires, nous préférons les faire entre nous parce que c’est plus sûr. Les Chinois ne trichent pas entre eux ».
Sous-jacente est l’idée que les Chinois partagent des valeurs entre eux que les Indonésiens de souche n’ont pas. « Nous avons le sens des affaires et surtout nous travaillons plus » affirme sans ambages Yansen. Voilà deux idées effectivement très répandues dans la communauté chinoise pour expliquer son unité. Une troisième a trait à la religion. Dans le plus grand pays musulman de la planète, la communauté chinoise se distingue aussi par ses pratiques religieuses. Si les plus anciens sont généralement bouddhistes, la génération active actuelle est en très grande majorité catholique, et très fervente. Les parents se retrouvent donc à l’église et leurs enfants tissent leurs liens d’amitié et d’appartenance en fréquentant assidûment les écoles catholiques du pays.

La communauté chinoise d’Indonésie se distingue donc. Pour beaucoup, elle vit même actuellement son âge d’or. « La situation des Chinois n’a jamais été aussi positive que maintenant, déclare Benny Setiono, Président de l’Association des Chinois indonésiens, une ONG représentant cette communauté estimée à environ sept millions de personnes, soit un peu plus de 2% de la population indonésienne. Nous nous sentons plus libres et égaux ». Il est vrai qu’avant même les émeutes de mai 1998, la communauté chinoise d’Indonésie a souffert d’un ostracisme acharné. La répression anti-communiste de 1965-1966 a frappé les Chinois parce que beaucoup d’entre eux, venus depuis peu de Chine, étaient considérés comme communistes. Le nouveau régime de Suharto mis alors en place une politique sciemment anti-chinoise, bannissant la langue, les journaux, la littérature et toute expression de leur culture locale. En même temps, souhaitant le développement d’un secteur privé national, le régime de Suharto favorisa la montée d’hommes d’affaires d’origine chinoise. Cette politique finit par susciter un fort ressentiment anti-chinois et créa une cible de choix.
Ineke Sugiarta, jeune acupunctrice de 37 ans dont la mère est d’origine chinoise, rappelle ainsi : « Moi je me sens complètement Indonésienne, je suis très bien intégrée. Mais pour ma maman, qui en 1965 a été refusée à l’entrée de l’école vétérinaire sous prétexte qu’elle était chinoise, ce fut beaucoup plus difficile ». Il faudra attendre 2000 et la présidence d’Abdurrahman Wahid pour inaugurer une nouvelle ère. D’une famille de religieux musulmans, il invoque ses ancêtres chinois. La tradition javanaise veut en effet que certains des légendaires « Wali Songo », les neuf saints propagateurs de l’islam à Java, soient chinois. Il nomme ainsi un Chinois, Kwik Kian Gie, ministre des finances, et réhabilite tout élément auparavant interdit de la culture chinoise. En 2002, le Nouvel An chinois devient un jour férié national et en 2006 l’Assemblée Nationale adopte une loi accordant aux Indonésiens d’origine chinoise le statut de « pribumi », ou indigènes. Les Chinois retrouvent alors leur place dans la société indonésienne.

Après ces levées d’interdiction, « six journaux en langue chinoise sont apparus sur le marché, explique Bambang Suryono, rédacteur en chef de l’un d’entre eux. Seuls trois ont survécu. Une génération complète de Chinois indonésiens a été privée de l’apprentissage de la langue. Mais aujourd’hui de nombreux jeunes apprennent à nouveau le mandarin ». Cette nouvelle génération d’Indonésiens d’origine chinoise domine toujours le monde du commerce. Elle plébiscite les affaires avec la Chine, mais n’envisage nullement d’aller s’y installer et d’y vivre. Une preuve supplémentaire que l’intégration des Chinois indonésiens dans la société pluri-ethnique indonésienne n’est plus un problème.

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