JUGEMENT ET EXECUTION DES DAYAKS

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A la fin du 19ème siècle, le Français Adolphe Combanaire (1859-1939), un ingénieur électricien originaire de Châteauroux, débarque sur l’île de Bornéo à la recherche de la gutta-percha. Patriote invétéré, anglophone après des études à Londres et New-York, il a mis au point un système d’extraction de la gutta-percha des feuilles de l’Isonandra Gutta, un arbre à caoutchouc qui selon lui, ne se trouve qu’à l’intérieur de l’île. Pourquoi ? La gutta-percha est une gomme tropicale servant à isoler les câbles sous-marins. Entre exploration et espionnage commercial, il se jouera des autorités anglaises et hollandaises pour chercher cet arbre qui devait assurer la pérennité des communications internationales et donner à la France une position clé dans ce domaine alors naissant…

Où l’on apprend comment le Résident tente de mettre fin aux guerres intestines sans fin des nombreuses tribus dayaks et à leur rituel qui consiste à couper la tête de leurs ennemis…

L’armée régulière comprend trois cents hommes, commandés par deux Européens ; le plus grand nombre malais, le reste dayak. Ils sont armés de fusils modernes et de quelques pièces de campagne du dernier modèle. En cas d’expédition importante, l’appoint est formé par des Dayaks réquisitionnés dans la région voisine de celle qu’il s’agit de châtier. Ils s’y prêtent d’ailleurs de bonne grâce, car ils sont toujours heureux de régler d’anciens comptes avec leurs voisins.
L’administration de cet immense territoire est assurée par une trentaine d’Européens au plus. Ils sont exclusivement anglais. Les appointements de début sont peu élevés, mais ils s’améliorent et, après vingt-cinq ans de présence, tous les fonctionnaires de l’Etat ont droit à une pension bien méritée.
Le Dayak, qui préfère à tout autre genre de vie la liberté de la forêt, évite d’habiter à proximité des villes où il ne vient que pour échanger ou vendre les produits et acheter les objets de première nécessité. Cependant il n’est pas rare de voir, dans les rues de Kunching, des troupes d’aborigènes, en costumes de fête, amenées par les bateaux de cabotage, afin de contracter un engagement. Un Chinois les dirigera alors sur un endroit où il sait qu’il existe encore des arbres producteurs de gutta-percha, dont le prix, sans cesse en hausse, laisse un très gros bénéfice aux entrepreneurs audacieux.
Il y a, dans Sarawak, une vingtaine d’importantes tribus dayaks qui n’ont d’autres relations entre elles que celles de se faire mutuellement la chasse aux têtes. Les principales sont les Kéniahs, les Kayan, les Long-Liput, les Patas, les Kalabits, les Srang et les Muruts qui ont chacun leur dialecte spécial. Tous ces Dayak vivent, paraît-il, en troupes nombreuses dans des campongs, qui sont de grandes maisons de bois très élevées au-dessus du sol. Lorsque les Dayaks sont en guerre entre eux, ils ne se contentent pas de tuer les hommes et d’incendier les campongs, mais ils emmènent en esclavage les femmes et les enfants des vaincus.
Quand la nouvelle d’une importante chasse aux têtes parvient à un Résident, il en avise le rajah qui fait alors prévenir le campong coupable d’avoir à rendre les têtes et les captifs, et à payer une forte amende. Parfois le campong menacé déménage et s’enfonce dans l’intérieur malgré les risques qu’il est certain de courir ; d’autres fois il fait la sourde oreille. Le temps passe. Une expédition s’organise sans bruit et, quelque mois plus tard, au petit jour, le campong est cerné. Les principaux coupables sont capturés et expédiés à Kunching pour y être jugé et exécutés. Lorsque des Dayaks ont été convaincus du crime d’avoir tranché des têtes et brûlé des campongs, ils sont condamnés à mort, ainsi que l’exige la justice loi du talion.
Dès le lendemain du jour où la sentence est rendue, le bateau qui vient chercher les condamnés et les gens de police chargés de leur surveillance est amarré de grand matin près de la prison. Les criminels y sont conduits et il s’éloigne en hâte, suivi d’une autre embarcation qui porte un officier du rajah et le médecin. Les bateaux descendent la rivière et arrivent à Batang-Rignit. Un tout petit sentier de terre, fréquemment foulé, qui conduit au sommet de la berge, indique le terme du voyage. Des centaines d’hommes le gravirent dans les dernières minutes de leur misérable existence. Les condamnés débarquent et arrivent bientôt dans une large éclaircie, où de fréquentes ondulations attestent qu’ils dormiront leur dernier sommeil en nombreuse compagnie. Des tombes ont été préalablement creusées. Sur le bord des trous, un piquet est solidement fiché en terre. Chaque Dayak se met alors à genoux, le piquet derrière lui, afin qu’on puisse lui attacher les poignets en maintenant le buste droit. Tout est prêt ! Le sergent de police, faisant l’office de bourreau, s’avance porteur de l’instrument de l’exécution : un kriss effilé. D’un seul coup, il l’enfonce dans l’épaule droite du condamné, en faisant prendre à la lame une direction oblique, de façon à ce qu’elle atteigne le cœur. C’est ce qu’on appelle krister les Dayaks. Après que le docteur s’est assuré que l’exécuteur a accompli consciencieusement sa tâche, les liens sont coupés et les corps jetés dans les trous qui attendent. On referme les fosses et l’herbe de la forêt a bientôt recouvert ce qui n’est même plus un nom.
Depuis quelque temps le mode d’exécution a été perfectionné, si l’on peut s’exprimer ainsi. Le médecin a obtenu que le kriss soit enfoncé perpendiculairement dans l’épaule gauche, ce qui simplifie la sinistre besogne à laquelle, d’ailleurs, n’assiste jamais d’Européens en dehors de ceux qui président à l’expiation. Ces mesures rigoureuses ont rendu les massacres moins fréquents dans les régions où la surveillance des Résidents est efficace. Ces fonctionnaires s’efforcent également de provoquer des rassemblements de tribus dayaks, jusqu’alors ennemies, afin de les amener à se réconcilier et à abolir, tout au moins en partie, l’odieuse coutume de couper les têtes. Leurs efforts sont souvent couronnés de succès.

Adolphe Combanaire (extrait d’Au pays des coupeurs de têtes – A travers Bornéo)

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