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Avec Munir, l’impossible devoir de mémoire indonésien - La Gazette de Bali – Information sur Bali et l’Indonésie
La Gazette de Bali - Dernière éditionAoût 2014
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La Gazette de Bali est un journal mensuel de 40 pages, imprimé à Bali et distribué à travers toute l’Indonésie. Seul média francophone en Indonésie, la Gazette de Bali propose un contenu généraliste pour mieux décrypter les cultures indonésiennes et l’actualité de ce vaste pays, grand comme l’Europe. Quelques pages pratiques sur Bali sont plus spécifiquement dédiées aux touristes sur Bali, aux résidents et aux candidats à l’expatriation.

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par Jean-Baptiste Chauvin | Edition de octobre 2012

Avec Munir, l’impossible devoir de mémoire indonésien

Avec Munir, l’impossible devoir de mémoire indonésien - La Gazette de Bali

L’actualité de ces dernières semaines avait décidé de confronter de manière récurrente l’archipel à plusieurs vieux démons de son passé, tous liés à des atteintes aux Droits de l’Homme. Anniversaires, élections, films ou rendez-vous internationaux ont tour à tour montré à quel point l’Indonésie avait du mal à s’affranchir de son passé, au point de craindre pour son avenir.

Munir. Un seul nom pour tout résumer. Un seul nom pour rappeler aux dirigeants de l’Indonésie les nombreux et douloureux manquements qu’ils ont tour à tour commis, couverts ou feints d’oublier à l’égard des Droits de l’Homme et dans leur propre pays. Septembre marquait le huitième anniversaire de la mort de Munir, un militant des Droits de l’Homme aussi courageux qu’encombrant pour le pouvoir indonésien qui a donc décidé de l’empoisonner à mort au cours d’un vol entre Jakarta et Amsterdam un jour de septembre 2004.

Jamais à court de jolies promesses qui, comme chacun sait, n’engagent que ceux qui les respectent, le président Yudhoyono avait juré de faire la lumière sur ce crime et de punir les cerveaux l’ayant commandité et organisé. Huit ans donc se sont écoulés, et seul Pollycarpus, le pilote du dernier vol de Munir et coupable facile et idéal, pourrit en prison. Pour vingt ans. Aucun autre protagoniste n’a été inquiété. L’Indonésie veut donc faire croire au monde qu’un pilote de la compagnie Garuda a pris seul l’initiative de tuer un homme épris de justice et est passé à l’acte. Soit.

L’Indonésie veut également faire croire que les centaines de milliers de personnes torturées et tuées dans la foulée du coup d’Etat de Suharto en 1965 l’ont été pour le bien du pays ; qu’aucune exaction n’a eu lieu au Timor quand ce territoire était encore sous autorité indonésienne avant son indépendance en 1999 ; que les viols et meurtres ayant suivi la fin du règne de Suharto en 1998 étaient des actes isolés ; ou que l’Etat n’a rien à se reprocher en Papua.

Les Indonésiens dans leur majorité, nationalistes naturels et dont les cerveaux ont été consciencieusement conditionnés pendant plus de trente ans de régime Suharto, adhèrent à cette réécriture de l’Histoire sans sourciller. Malgré les efforts permanents des familles de victimes et d’associations indonésiennes courageuses, les piqures de rappel viennent souvent de l’étranger. Il y a quelques jours, la Commission des Nations Unies pour les Droits de l’Homme a effectué quelques recommandations à l’Indonésie. 180 pour être exact. Le gouvernement en a rejeté beaucoup, comme celles d’autoriser les journalistes étrangers en Papua ou d’inviter le Rapporteur spécial sur la Liberté de religion et de croyance sur le sol indonésien.

Car si l’archipel a beaucoup de mal à s’affranchir de son passé discutable en matière de Droits de l’Homme, son présent n’est pas forcément plus appréciable. Voyez les Papous et les différentes minorités religieuses du pays, dont la persécution est permanente. Si cela est évidemment déplorable, ça n’a en revanche rien d’étonnant. Si on voit autant d’atteintes aux Droits de l’Homme à l’heure actuelle en Indonésie, c’est bien évidemment parce que celles du passé n’ont jamais été punies.

Puisque les députés indonésiens ont un goût prononcé pour les voyages d’étude à l’étranger payés par le contribuable, peut-être devraient-ils sérieusement envisager de passer quelques jours en Allemagne. Peu de personnes au monde contestent que le passé nazi de l’Allemagne ait été peu glorieux.

Et surtout pas les Allemands eux-mêmes. C’est parce que ceux-ci ont entamé après la seconde Guerre Mondiale un nécessaire et très efficace devoir de mémoire. Les dirigeants allemands ont compris que ce n’était pas en niant ou en minimisant leurs erreurs du passé qu’ils les dépasseraient et éviteraient leur résurgence, mais en les confrontant et en comprenant pourquoi et comment celles-ci avaient pu être commises. L’Allemagne l’a douloureusement et merveilleusement fait à travers d’innombrables initiatives telles que l’adaptation de son programme scolaire ou la création de musées. Le résultat est incroyable. Qui décemment croit que les Allemands pourraient à nouveau être confrontés dans le futur à leur horrible passé ?

Ici réside le problème indonésien. Enrefusant sur plusieurs générations dereconnaitre, d’assumer et de punir lesfautes commises dans le passé, le pays les autorise à ne jamais disparaitre. Au point que désormais, certains individus autrefois impliqués et ayant du sang sur les mains sontaujourd’hui des héros ou des politicienstrès en vus. La lumière se fera-t-elle un joursur les atrocités commises par Wiranto au Timor ou celles provoquées par Prabowo en 1998 ? Quelle que soit la réponse, les deux sont régulièrement candidats à l’élection présidentielle et le second est même le favori pour la prochaine.

Un documentaire étranger très récemment produit apporte sur ces questions un éclairage aussi intéressant qu’effrayant. « The Act of Killing » met en scène les meurtres de masse ayant suivi le coup d’état de 1965 racontés par un des acteurs de ces meurtres (voir article Media en page 6). Ce meurtrier survivant y expose joyeusement la part qu’il a jouée dans ces exactions. Mais il explique aussi comment il est resté impuni, voire considéré comme un héros depuis lors. Pour reprendre une idée présentée dans un journal indonésien de langue anglaise, le visionnage de ce documentaire devrait être rendu obligatoire dans l’archipel, au nom de la vérité et du devoir de mémoire, comme l’était sous Suharto un film de propagande réécrivant l’histoire du coup d’Etat de 1965 et diffusé tous les ans. Il y a malheureusement fort à parier que ce documentaire ne passera jamais l’épreuve de la censure nationale et ne sera dès lors jamais mis à la disposition du peuple indonésien.

L’Indonésie a pour ambition de devenir une puissance mondiale dans les décennies à venir. Elle y parviendra très vraisemblablement d’un point de vue économique. Mais tant qu’elle refusera de s’attaquer à l’examen de son passé, elle restera un géant aux pieds d’argile, une puissance qui ne méritera pas davantage de reconnaissance des pays respectueux des Droits de l’Homme que celle qu’elle accorde à ses victimes.

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