INSTITUTIONS ET TRAFIC DE DROGUES : PEU D’ESPOIR D’UNE REFORME DE FOND

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Des révélations d’un condamné à mort récemment exécuté laissent à penser que les autorités indonésiennes sont impliquées dans le trafic de drogues dans le pays. Mais les réponses apportées par les institutions concernées et par la présidence laissent peu de place au doute : l’Indonésie n’est pas prête à se réformer.

Le président Jokowi a certes arrêté la vente de meubles il y a quelques années pour se consacrer à la politique, mais il n’a pas pour autant renoncé à toutes formes de commerce. Comme beaucoup de personnels politiques à qui il ressemble de plus en plus, il sait aussi vendre du rêve, des promesses et du vent. En réalité, la seule chose qui semble importer à l’ancien maire de Solo est le taux de croissance du PIB indonésien. Depuis son élection, il a su par touches réajuster son équipe économique avec l’ajout de compétences, jusqu’au récent retour de l’hyper respectée Sri Mulyani après son intermède à la Banque Mondiale.
Au-delà de la croissance économique de l’Archipel, il semble en revanche que rien d’autre n’ait véritablement d’importance aux yeux du président. Il avait pourtant presque convaincu du contraire, plaçant il y a moins de deux ans la lutte contre la drogue comme une priorité nationale. On expliquait alors, sur la base de chiffres erronés, que l’Indonésie était en proie à un immense problème lié à la drogue et que la peine de mort représentait la solution à ce problème. Depuis, le BNN (Agence nationale anti-drogues) a expliqué qu’il y avait 4,2 millions de consommateurs en juin 2015 et 5,9 en novembre de la même année. Une augmentation de 40% en cinq mois.
Les exécutions n’ont donc eu aucun effet positif sur la consommation de drogue dans le pays, comme chacun le savait déjà sur la base des exemples d’autres pays. Cela n’a pas empêché l’Indonésie d’exécuter quatre autres condamnés à mort très récemment, dont l’Indonésien Freddy Budiman.

Un trafiquant notoire affirme avoir bénéficié de complicitésnational01
Freddy Budiman était un trafiquant de drogues majeur. C’est un chargement composé d’1,4 million de pilules d’ecstasy en provenance de Chine qui a provoqué sa condamnation à mort. Emprisonné à Cipinang (Jakarta) puis à Nusa Kambangan, l’île prison où il fut aussi exécuté, il continuait à consommer et à y gérer ses affaires. Il y a aussi rencontré il y a deux ans l’activiste Haris Azhar. Celui-ci a rendu public, quelques heures avant l’exécution de Freddy, une partie du contenu de leurs conversations. Dans lesquelles Freddy Budiman affirme avoir reçu l’aide d’officiers de haut rang de l’agence anti-drogue, de la police et de l’armée dans ses affaires. Pour les en remercier, il explique avoir rémunéré les officiers de l’Agence anti-drogue à hauteur de 450 milliards de Rupiah (34 millions de dollars) et ceux de la police à hauteur de 90 milliards de Rupiah.

La première réponse des autorités concernées fut, sans surprise aucune, le déni. Elles ont donc porté plainte contre Haris Azhar pour diffamation. Puis ont également décidé, devant la tournure médiatique prise par l’affaire, de lancer des enquêtes internes. Dans le passé, les enquêtes internes menées par certaines des institutions considérées comme les plus corrompues du pays n’ont souvent servi qu’à couvrir les faits ou à faire porter les responsabilités à des seconds couteaux. On est dès lors en droit d’attendre une réaction et une décision fermes du président Jokowi dans cette affaire. Ces institutions sont sous sa supervision directe, les montants cités sont faramineux et on parle ici de corruption et complicité de trafic de drogue, des fléaux que le président lui-même a présentés comme des priorités de son action à la tête du pays.
De fermeté, il ne semble pas y avoir puisque Jokowi a simplement ordonné au chef de la police de faire la lumière sur cette histoire et d’en punir les coupables. Voilà. Demandons à la vertueuse et immensément professionnelle police indonésienne d’enquêter sur elle-même sans supervision ni regard extérieur.

L’Indonésie en panne de « Revolusi Mental » ?
Cette histoire dit beaucoup de ce qu’est et de ce que ne sera probablement jamais une présidence Jokowi, et de l’absence de réformes dans les institutions indonésiennes. L’ancien gouverneur de Jakarta a d’abord désigné la drogue comme le principal mal du pays, puis la peine de mort comme le meilleur moyen de l’éradiquer. Il voit aujourd’hui des hommes sous sa direction être accusés d’être impliqués dans ce trafic, la peine de mort ne rien changer à la consommation, et celui qui aurait pu être une source d’informations majeure être exécuté.

Malgré cela, aucune indication d’un changement de politique. Aucune remise en cause. Aucun doute. Il en est d’ailleurs de même pour les droits de l’Homme, les réparations post 1965 ou la tolérance religieuse : tout ce qui n’a aucune conséquence ou influence économique directe n’a pas de prise sur Jokowi. Le président populiste n’aura que le PIB pour objectif jusqu’à la fin de son mandat tant que les Indonésiens n’en exigeront pas davantage.
Jokowi nous avait aussi abreuvé à la « Révolution mentale », celle qu’il appelait de ses vœux et qui devait permettre à l’Indonésie de sortir de la spirale corruptrice et paresseuse ainsi que d’entrer dans l’ère de l’honnêteté et du travail. Si les propos de Freddy Budiman sont corrects, et peu imaginent qu’ils ne le soient pas, les institutions censées maintenir l’ordre dans le pays viennent à nouveau de donner un coup de pied dans la « Revolusi Mental », sans que beaucoup s’en émeuvent. Puan Maharani, fille de Megawati et présentée comme l’architecte de ce projet ? Inutile, inexistante, inefficace.
Les semaines à venir en diront très certainement davantage sur ces implications officielles dans le trafic de drogue. La police, le BNN et l’armée feindront de s’étonner que des brebis galeuses aient pu s’infiltrer et sacrifieront quelques boucs émissaires. Jokowi laissera faire, aucune réforme profonde n’interviendra, et la révolution mentale restera un joli projet. Les prochaines soldes présidentielles ne sont qu’en 2019. Vous reprendrez bien un peu de PIB d’ici là ?

 

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