LE GOUVERNEMENT A-T-IL DEJOUE UNE TENTATIVE DE RENVERSEMENT ?

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En marge de la manifestation géante anti-Ahok du 2 décembre dernier, la police indonésienne a arrêté onze personnes suspectées de trahison contre le président Joko Widodo. D’après elle, celles-ci souhaitaient profiter des évènements pour renverser le gouvernement. Vraiment ?

Tout a été dit sur la manifestation « pacifique » contre le gouverneur de Jakarta du 2 décembre. Basuki Tjahaja Purnama, plus connu sous le nom d’Ahok, est jugé pour blasphème à la suite de commentaires faits sur le Coran. Il l’est surtout pour être un Indonésien d’origine chinoise et le premier chrétien depuis 1965 à diriger la capitale de l’Archipel.

Il existe davantage de zones d’ombre en ce qui concerne les arrestations d’activistes opérées quelques heures avant le début de la manifestation. D’après le général Boy Rafli Amar, porte-parole de la police, le groupe envisageait de « profiter » du grand rassemblement et « avait l’intention d’inciter les gens à renverser le gouvernement légitime en mobilisant les masses » présentes à la manifestation. Il a aussi affirmé qu’ils « voulaient révoquer le mandat du président et du vice-président et former un gouvernement de transition. »

Parmi ceux arrêtés figurent plusieurs personnalités s’opposant ouvertement au président Jokowi et à Ahok. Elles incluent Rachmawati Sukarnoputri, la fille du premier président indonésien Sukarno et sœur de Megawati Sukarnoputri, elle-même ancienne présidente de la république et actuelle présidente du PDI-P, le parti auquel Jokowi est affilié. Ahmad Dhani, un célèbre chanteur de pop indonésien et apprenti homme politique, ainsi que deux anciens généraux de l’armée font également partie des individus arrêtés.

Mais des analystes politiques pensent que les arrestations reflètent davantage une manœuvre politique en amont de l’élection du gouverneur de Jakarta en février. Jokowi était le précédent gouverneur de Jakarta, utilisant cette position comme un tremplin pour la présidence. Il y aurait quelques peurs parmi les nationalistes indonésiens qu’Ahok emprunte la même voie, ou qu’il devienne le partenaire à la vice-présidence de Jokowi à la prochaine élection présidentielle de 2019, confiant dès lors le pouvoir à un homme politique d’origine chinoise.

L’accusation de trahison est-elle exagérée ?
Il existe donc un certain scepticisme quant à la tentative du groupe de renverser le gouvernement. « La plupart de ceux ayant été arrêtés ont une longue carrière d’agitateurs anti-gouvernementaux, mais sans avoir jamais accompli aucun fait majeur dans ce sens-là, explique Kevin O’Rourke, depuis longtemps analyste de l’Indonésie. Ces arrestations n’incluent aucun des principaux leaders des récentes manifestations anti-Ahok ».

Prabowo Subianto, un ancien général de l’armée et candidat malheureux à la présidence face à Jokowi en 2014, a aussi exprimé ses doutes sur le sérieux de la menace de renversement. « Je suis sûr que l’appareil d’Etat a ses raisons, mais je ne crois pas que ces gens voulaient remplacer le gouvernement, a-t-il affirmé. Ils ont peut-être une vision un peu « romantique ». Mais les accuser de trahison est certainement un peu exagéré. »

Le général Rafli maintient quant à lui sa version, expliquant que le groupe voulait inciter les manifestants à recourir à la violence après la fin programmée du rassemblement suite aux prières de la mi-journée, sans plus de détails.
Les onze protagonistes ont depuis été mis en examen, ce qui devrait conduire à leur procès. La police a fait part de virements bancaires reçus par les comploteurs, mais aucune information quant au montant exact ou la provenance de l’argent n’a été fournie.

Néanmoins, une des personnes en détention, Sri Bintang Pamungkas, un activiste anti-gouvernemental historique, a bien affirmé que le groupe avait créé un mouvement appelé « Pouvoir du Peuple Indonésien » dont le but était de persuader l’assemblée législative d’éjecter Jokowi et de le remplacer par un gouvernement provisoire.

Les protestations contre le gouverneur de Jakarta pourraient aussi ne pas être basées sur un motif religieux, mais organisées par les partis d’opposition et les forces anti-gouvernementales afin de mettre sa campagne de réélection en péril. Deux partis d’opposition majeurs comptent aussi des candidats dans cette élection, pour laquelle Ahok a le soutien du parti au pouvoir de Jokowi.

D’autres analyses affirment que les récentes manifestations ont pour objectif d’affaiblir politiquement avant les élections de 2019 Jokowi qui, il y a deux ans, est devenu le premier président indonésien non issu de l’élite militaire ou politique du pays,.

Les Indonésiens se plaignent rarement d’un gouvernement ferme
Ce jeu politique, ainsi que la peur de violences au cours de la manifestation du 2 décembre, auraient convaincu Jokowi et ses forces de sécurité d’effectuer les arrestations. « Le gouvernement a montré sa fermeté », exprime quant à lui Douglas Ramage, un autre analyste politique basé à Jakarta. « Il est rare d’observer l’utilisation du motif de trahison depuis le début de la période de réforme en 1999 en Indonésie. » Et les Indonésiens se plaignent rarement d’un gouvernement ferme et dirigiste.

Néanmoins, quelques voix se sont élevées pour dénoncer une attaque contre la liberté d’expression. Au moment de leur arrestation, les onze accusés n’avaient pas agi concrètement contre le gouvernement ou son chef, et l’on peut se demander si Jokowi n’est pas ici en train de réduire au silence ses opposants par la force.

On le voit, les théories et avis sur l’arrestation de onze personnes pour trahison sont nombreuses et, ni le gouvernement ni la police n’ont jusqu’à maintenant daigné fournir assez d’informations pour que le public puisse mesurer la dangerosité potentielle de la menace. Une certitude néanmoins : tout cela revêt une dimension politique indéniable, dont l’élection du gouverneur de Jakarta en février et par-delà les élections générales de 2019 sont au cœur. Les électeurs de Jakarta vont le mois prochain fournir une indication forte de la direction dans laquelle l’Indonésie va se diriger dans les années à venir.

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