GILLES RAYMOND : L’EAU, C’EST UNE VEINE QUI MENE AU CŒUR DES HUMAINS

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A Flores, comme encore dans certains coins d’Indonésie, les habitants n’ont pas tous accès à l’eau courante. Grâce à l’initiative du romancier québécois Gilles Raymond installé depuis l’an 2000 dans la région de Bajawa, au centre de Flores, les choses ont changé dans une cinquantaine de villages. Avec beaucoup de persuasion et une expérience en développement local glané dans son pays d’origine, il a aidé les habitants à prendre leur destin en main. Avec l’eau sont arrivés parfois aussi l’école, des routes, des plantations de café et de gingembre, des jardins communautaires… C’est l’histoire hors du commun de 17 ans d’initiatives et d’aventures collectives et citoyennes à Flores qu’il nous raconte à l’occasion de son passage à Bali…

La Gazette de Bali : Pourquoi avoir choisi de vous installer à Flores il y a 17 ans ?
Gilles Raymond : J’avais 48 ans à l’époque, je cherchais comme un second souffle. J’ai regardé du côté de l’Amérique du Sud avec ses douleurs, de l’Afrique avec ses extrêmes puis en Asie, l’Indonésie venait de se libérer de la dictature de Suharto. J’ai visité l’Archipel et j’ai eu un coup de cœur pour la région de Bajawa.

LGdB : Comment expliquer qu’il y a tant de villages à Flores qui n’aient pas accès à l’eau ?
G R : Les gens de Flores sont des guerriers et avaient naturellement installé leurs villages sur des promontoires qui avaient aussi des sources. Mais quand Suharto a construit le réseau routier pour développer Flores, il a envoyé l’armée pour forcer les gens à déménager près de la route, sans avoir pour autant mené des travaux d’adduction d’eau. C’est la base du problème qui fait que la moitié des villages n’avaient pas l’eau courante.

LGdB : Et après Suharto, il y a eu la loi d’autonomie des provinces, ça n’a rien changé ?
G R : Oui, la décentralisation, otonomi daerah comme on dit ici, a drainé des budgets dans les régions mais elles ne savaient pas quoi en faire, enfin, disons plutôt que l’argent s’est beaucoup évaporé ! Et puis, les citoyens ont du mal à faire entendre leurs voix en Indonésie, alors les femmes continuent à porter l’eau sur la tête.

LGdB : Alors Gilles, pourquoi vous être impliqué dans ce qui relève normalement du devoir de l’Etat, alors que vous êtes un étranger et que nous n’êtes même pas à la tête d’une association ?
G R : Même au Québec, nous souffrons de problème d’inégalité dans la répartition des fonds et du développement des régions. J’ai beaucoup travaillé là-dessus en tant que simple citoyen et je me suis même fait un nom pour sauver des villages du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie simplement en faisant valoir des droits, et en créant des coopératives de développement, des coopératives forestières, de petites usines autogérées. A Flores, c’était la même chose, juste une question de mobilisation citoyenne, d’organisation et de patience. J’ai rencontré le chef d’un village et je lui ai dit que je voulais les aider à faire venir l’eau. J’étais prêt à mettre mon propre argent sur la table à condition que les villageois soient aussi disposés à collaborer financièrement à hauteur de leurs moyens et à travailler à la pose des tuyaux. Et surtout, je les ai assurés d’une chose, c’est que tôt ou tard, les autorités s’intéresseraient à notre projet et voudraient y participer. C’était le début de ce projet nommé Otonomi.

LGdB : Et les habitants ne se sont pas méfiés de cet étranger ?
G R : Si bien sûr. Ils étaient échaudés par tous ces gens de l’extérieur et par les hommes politiques. Dans plusieurs villages, des travaux d’adduction fort coûteux avaient été menés mais l’eau ne coulait pas. Les entrepreneurs construisaient le réseau sans obligation qu’il fonctionne… Je suis un peu arrivé là-dedans comme un chien dans un jeu de quilles, en dérangeant les équilibres locaux. Quand nous avons démarré notre premier projet d’adduction, on a construit au fur et à mesure en s’assurant que l’eau coulait continuellement et qu’il n’y avait pas de rupture due à un manque de pente. Parfois, il n’y a que deux à trois mètres d’écart de déclivité entre la source et le point d’arrivée sur une distance qui peut couvrir jusqu’à 14 kilomètres pour notre plus long réseau !

LGdB : Alors, les politiques ont essayé de revendiquer le projet une fois qu’il était terminé ?
G R : Nous avons travaillé toutes les semaines le vendredi avec les habitants du village en posant à chaque fois 100 à 200m de tuyaux et en nous assurant que l’eau coulait. Au bout de 6 mois, nous avions épuisé notre budget, y compris l’argent collecté dans des boites disposées dans les hôtels de la région à cet effet, alors je suis allé voir le bupati (préfet de région). Comme tout se sait en Indon ésie, il était non seulement au courant de notre projet communautaire mais aussi il connaissait mon passé. Il m’a bien reçu, était impressionné par l’initiative et a accepté spontanément de financer le réservoir qui nous manquait et la distribution dans le village. C’était un bupati exceptionnel et très intègre. Les travaux n’avaient couté que 56 millions alors que le budget du kontraktor s’élevait à 400 millions sans garantie de résultat !

LGdB : Et vous avez continué sur votre lancée ?
G R : Oui, quand le projet d’eau était réalisé dans un village, on demandait à ses « leaders » de venir avec nous partager leur expérience avec un village en manque d’eau. Et ainsi de suite. Cela a fait boule de neige. On a réussi à installer l’eau dans une cinquantaine de villages.

LGdB : Vous dites dans un documentaire : « L’eau, c’est plus que de l’eau, c’est une veine qui mène au cœur des humains », mais vous ne vous êtes pas contenté de cette veine de l’eau ?
G R : Non bien sûr, les besoins sont multiples. Avec le même principe collectif, on a construit une école en bambou dans un autre village et au bout de quelques mois, les autorités ont débarqué pour nous féliciter et prendre le relais en construisant une école en dur. Ailleurs, on a construit des routes et en ce moment, nous travaillons à des projets de jardins communautaires.

LGdB : Vous avez l’air un peu méfiant vis-à-vis des aides internationales et des organismes de développement, pourtant vous avez fait appel à eux pour financer certains de vos projets
G R : Oui, tout le monde sait que ça crée des systèmes qui ponctionnent l’argent qui devrait aller aux pauvres. J’essaie plutôt de passer par de petites associations, et nous avons recours directement aux particuliers par exemple pour les prêts d’honneur à des paysans pour planter du café et du gingembre, et ça a marché. J’ai réussi à impliquer l’archevêché qui sert de garantie et vérifie l’attribution des fonds ou bien le Rotary (cf. encadré).

LGdB : La mention de l’archevêché implique-t-elle que ça ne concerne que des villages chrétiens ?
G R : Non pas du tout. Nous avons aussi travaillé depuis le début avec des villages musulmans du nord de la région près de Riung. Le fait d’avoir impliqué l’archevêché permet aussi de contrebalancer le pouvoir des politiques, un ménage à trois pour le développement, ça marche bien !

LGdB : Alors, où en êtes-vous actuellement de vos projets ?
G R : Nous avons développé un programme particulier pour les régions sèches de Flores, pour les villages qui non seulement n’ont pas d’accès à l’eau mais où la pauvreté du sol ne leur permet pas de cultiver de légumes. Nous amenons alors l’eau avec un débit suffisant permettant d’installer une distribution d’eau à chaque maison. Ensuite nous donnons une formation aux familles pour qu’ils puissent cultiver leurs légumes dans des sacs de plastique (polybags), avec de la bonne terre importée des villages de montagne et du compost qu’une coopérative locale produit.

LGdB : D’où obtenez-vous le financement pour ce programme ?
G R : Justement, nous sommes à développer un réseau parmi les « expats » vivant à Bali. Ces individus qui veulent bien offrir une contribution financière deviennent partenaires avec le village où nous effectuons les travaux. C’est en quelque sorte un partenariat de famille à famille. On invite ces Français, Américains, Japonais et autres étrangers vivant à Bali à venir visiter le village où ils ont permis de réaliser ce projet « Water and Vegetables ». Ces rencontres avec les familles qui ont enfin eau et légumes sont toujours émouvantes.

LGdB : Comment vous assurez-vous que la gestion de l’argent est faite de façon transparente ?
G R : Nous avons mis sur pied une équipe de gens extérieurs au projet pour faire un « audit » de chacune des initiatives. Cette équipe est composée d’un représentant de la banque BNI de Bajawa, d’un autre délégué par une banque BNI de Bali, plus un représentant du gouvernement de Flores et un maire de village. Leur rapport d’audit est ensuite transmis à chacun des « donateurs ».

LGdB : Dans combien de villages comptez-vous réaliser ces projets « eau et légumes » cette année ?
G R : Comme le réseau de transmission amenant l’eau depuis la source jusqu’au village est financé par le gouvernement du district et par la contribution des gens du village, le financement qu’il nous reste à trouver concerne le réseau de distribution d’eau de maison en maison, puis l’installation de la serre communautaire pour produire les graines, les camions de bonne terre volcanique importée des montagnes, les infrastructure pour produire le compost et finalement les sacs de plastique (polybags) et autres dépenses nécessaires pour que chaque famille puisse avoir son propre jardin de légumes. Tout compte fait, on parle de dons atteignant plus ou moins 5000$ par village pour réaliser ce projet touchant de 50 à 100 familles par communauté visée. Si tout va bien, cette année nous devrions pouvoir le faire pour 10 à 15 villages, soit de 1000 à 1500 familles. Tout dépend de la générosité des « expats » vivant à Bali.

Interview par Socrate Georgiades

Si vous êtes intéressé par ce projet « eau et légumes », contactez Nathalie à Sanur au 081 139 327 76

L’ENTRETIEN DES CANALISATIONS EST A LA PORTEE DES VILLAGEOIS

L’ancien consul honoraire de France à Bali Raphaël Devianne, qui est également le président du club « Bien à Bali » et un ancien président du Club Rotary Bali Seminyak, a supervisé pour le compte de ce dernier le projet de Gilles Raymond à Flores. En effet, 52 000$ en provenance de Rotary International ont été alloués au Canadien sous sa responsabilité, dans l’objectif d’établir un réseau d’eau courante dans onze villages autour de Bajawa et de Riung. Commencé il y a un an et demi, ce projet touche désormais à sa fin. Raphaël Devianne revient pour nous sur son déroulement…

La Gazette de Bali : Comment est venue l’idée de financer le projet de Gilles Raymond à Flores ?
Raphaël Devianne : Je l’avais rencontré il y a 4 ans par l’intermédiaire d’un club Rotary au Québec. Son projet a finalement reçu l’aval de Rotary International et le Club Rotary Bali Seminyak a eu la responsabilité de superviser son bon déroulement. Cela a démarré il y a un an et demi.

LGdB : Les règles du Rotary sont très strictes, comment cela s’est-il passé ?
R D : Gilles, accompagné du Bupati de Bajawa, est venu à Bali pour nous rencontrer. Ils sont allés ensuite au Québec. Le Bupati de Bajawa a une réputation d’intégrité qui a joué en faveur du projet. Comme vous dites, les règles sont strictes et les versements se sont étalés par tranche, et à chaque fois par l’intermédiaire du diocèse d’Ende. Cela faisait une garantie supplémentaire que les fonds ne seraient pas mal utilisés.

LGdB : Quel est votre rôle exact ?
R D : Surtout un rôle de surveillance. Vérifier que le déroulement des opérations se faisait en accord avec le planning et ainsi débloquer les fonds au fur et à mesure. Il y a eu trois versements et le 4ème et dernier aura lieu à la fin annoncée des travaux prévue pour septembre. Il y a cependant eu un peu de retard et il est plus réaliste de tabler sur la fin des travaux pour décembre maintenant. Bien que je ne sois plus membre du Club Rotary Bali Seminyak, j’irai en observateur externe pour cette dernière mission de supervision.

LGdB : Avant ce projet, quelle était la situation ?
R D : Par exemple, du côté de Riung, au nord, il y avait l’eau dans certains villages mais le réseau de canalisations en métal était mal construit et en piteux état, avec une déperdition importante. Dans le projet de Gilles Raymond, la technique consiste à capter la source, la filtrer avec des végétaux et à utiliser intelligemment la gravité puisque les sources sont en montagne. Les canalisations sont en PVC souple et il y a de nombreuses bifurcations avec des réservoirs intermédiaires pour parer à toutes interruptions et assurer le débit même en cas de travaux de maintenance.

LGdB : S’agit-il d’une technique compliquée ?
R D : Non, absolument pas, c’est simple, efficace et peut être entretenu par n’importe qui sans compétence particulière. Gilles Raymond a formé une équipe de techniciens qui réalisent les installations et enseignent également l’entretien du réseau aux villageois.

LGdB : Le résultat est-il satisfaisant ?
R D : Oui, c’est une vraie réussite. Il y a des points d’eau dans tous les villages désormais. L’établissement de l’eau courante dans chaque foyer est en cours. C’est la dernière phase de développement avec comme but la possibilité pour tous ces villageois de cultiver leur jardin potager. Dans le village-pilote, c’est déjà une réalité.

LGdB : Et pour la suite ?
R D : Gilles Raymond est plein d’idées, par exemple en demandant à des bienfaiteurs de financer à hauteur de 1000$ l’achat d’un hectare de terre agricole par famille afin que celle-ci puisse cultiver et en subsister. Ce projet prend forme du côté de Bajawa. Dans la même région, il a entamé la construction de trois éco-lodges. C’est en cours de financement là aussi avec l’aide du Rotary International. L’idée derrière cette initiative, c’est que les jeunes restent au pays, en ayant des terres à cultiver et en accueillant des touristes dans les magnifiques paysages de Flores. Sinon, ils quitteront leurs villages pour rejoindre les villes.

Interview par Eric Buvelot

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