AVEC DONALD TRUMP, LES RELATIONS RI-US SONT SENS DESSUS DESSOUS

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Depuis le faux coup d’état communiste de 1965 et la prise de pouvoir par Suharto qui l’a suivi, l’Indonésie est tombée dans l’escarcelle de ce que les Américains appelaient alors le « monde libre ». Devenu un jardin de matières premières pour la première puissance économique mondiale, le pays n’a eu de cesse depuis d’entretenir des relations excellentes avec Washington en coulisses tout en laissant s’afficher à la maison un sentiment anti – américain convenu , hérité en partie du non alignement des années Sukarno. D’abord pour satisfaire le sentiment nationaliste que cultivait naturellement l ’ Archipel de puis l’indépendance mais aussi pour désigner des coupables parfaits aux malheurs des classes exploitées quand cela était nécessaire. Sans oublier de plaire aussi à l’immense majorité musulmane et les forces politiques qui la représentent. Le grand Satan exploiteur des masses indonésiennes est néanmoins resté un partenaire économique privilégié depuis toutes ces années et la collaboration entre les deux pays est même allée jusqu’à des exercices militaires conjoints dans la région.

Comme tout pays gagné, de gré ou de force, au libéralisme économique de son mentor l’Oncle Sam, l’Indonésie a bien entendu appliqué des politiques prolibérales tout en essayant de les déguiser sur sa scène politique intérieure, notamment en les panachant avec des mesures protectionnistes dans certains secteurs de l’économie. Le mélange a fonctionné assez bien pendant les années Suharto, créant une économie indonésienne à deux niveaux, celle du pouvoir et de l’élite qui se sont accaparés les grosses affaires fructueuses, principalement en cédant les richesses du pays pour le compte de multinationales, et celle de la majorité des Indonésiens, vivants à peu près décemment dans une économie protégée faites de monopoles d’état, là aussi répartis entre proches du pouvoir, sur des produits étrangers manufacturés sur place en raison de règlements protectionnistes taillés sur mesure pour servir ce double langage.

En théorie, l’élite indonésienne préfère le GOP
Si ce pragmatisme indonésien a pu prévaloir jusqu’alors, depuis l’arrivée de la démocratie et la nécessité inhérente de moderniser l’économie de l’Archipel pour la rendre compétitive internationalement, la donne a bien évidemment changé. Montrée du doigt constamment par tous les experts pour sa réluctance à se débarrasser de ses vieux réflexes protectionnistes en matière d’économie, l’Indonésie a du mal à franchir le cap mais s’y emploie. Et depuis le lancement de la fameuse Reformasi à la chute de Suharto en 1998, il aura quand même fallu attendre le mandat du président Joko Widodo pour en voir les premiers signes tangibles. Dans ce climat si particulier au pays et à sa culture faite de trompe-l’oeil et de faux-semblants, politiciens et patrons d’industrie ont toujours affiché naturellement leur soutien au parti républicain américain. En théorie, le GOP, parangon du libéralisme à tout crin, favorise le climat des affaires alors que le parti démocrate, avec ses préoccupations sociales et éthique plus affirmées, non seulement le perturbe, mais peut même aller jusqu’à gêner ceux qui trimballent des casseroles sur les Droits de l’Homme.

Inutile d’aller plus loin pour comprendre que l’élite indonésienne a toujours été pro-républicaine et on pourrait donc croire que la victoire de Donald Trump les réjouit. Rien n’est moins sûr cependant dans ce monde changeant du 21ème siècle. Les marchés indonésiens ne se sont pas effondrés à l’annonce de la victoire du magnat de l’immobilier (Wall Street non plus !), mais une inquiétude n’a pas tardé à les ronger dans les jours qui ont suivi. Et un vent de panique a même soufflé dès le vendredi après l’élection en raison d’une anticipation des mesures que Trump pourrait prendre et qui nuiraient à l’économie indonésienne. L’index de la bourse de Jakarta s’est instantanément retrouvé à son plus bas depuis deux mois. Sur le marché des devises, la roupie indonésienne a plongé à son plus bas depuis juin dernier (13 805rp/1 dollar). Ce coup de tempête a obligé le gouvernement et les autorités financières à intervenir pour rassurer les investisseurs. En effet, Donald Trump entend augmenter les dépenses de recettes fiscales dès le début de son mandat, ce qui se traduira par plus d’inflation et une montée des taux d’intérêts aux Etats-Unis. Ce qui n’est évidemment pas une bonne nouvelle pour l’Indonésie dont l’économie repose énormément sur l’investissement étranger, des fonds qui retourneraient donc aux Etats-Unis pour financer le coûteux programme du nouveau président.

La revanche de Setya Novanto
Dans l’échiquier politique indonésien, ce sont surtout les formules diplomatiques qui ont prévalu, mais il s’en est trouvé certains pour saluer l’élection de Donald Trump avec enthousiasme. Outre l’ancien ministre de l’Industrie du premier cabinet de la présidence de Jokowi qui s’est déclaré grand admirateur de la stature d’entrepreneur de l’homme d’affaires américain, c’est surtout Setya Novanto, ancien président du parlement et actuel patron du Golkar, qui s’est montré enchanté. Il est vrai que ce politicien très controversé tient là une petite revanche sur les déboires politiques qu’ils l’ont affectés récemment. Il était justement présent dans la Trump Tower lorsque Donald Trump a officiellement déclaré sa candidature et ce dernier l’a appelé à la tribune devant les caméras du monde entier pour un petit numéro d’auto-promotion. Cela a valu à Setya Novanto beaucoup d’ennuis en Indonésie où on lui a reproché son absence de réserve en sa qualité de président du parlement indonésien. Ensuite, il s’est retrouvé au centre d’un scandale de trafic d’influences dans la renégociation du contrat de la mine… américaine Freeport-McMoRan en Papua (cf. La Gazette de Bali n°127 – décembre 2015).

A part Setya Novanto, politiciens et hommes d’affaires indonésiens ont été globalement plutôt circonspects, sans même avoir besoin de se justifier par la rhétorique islamophobe du candidat Trump pendant sa campagne. Il faut bien avouer qu’un élu républicain qui sème la panique sur les marchés, c’est le monde à l’envers ! Un élu républicain partiellement désavoué par son propre parti il est vrai, et qu’on craint ici pour des choix de politiques économiques et sociales que ne renierait pas un démocrate, notamment lorsqu’il promet de relancer l’industrie américaine pour créer des emplois dans les régions industrielles sinistrées (Rust Belt). Paradoxalement, Barack Obama, vainqueur démocrate des présidentielles américaines en 2008 et 2012, a été le sujet d’une véritable Obamamania ici (cf. La Gazette de Bali n°43 – décembre 2008). Il est vrai qu’il y a des raisons sentimentales à cela. Le premier président métis de l’histoire des Etats-Unis a passé une partie de son enfance à Jakarta. Son beau-père alors était indonésien, comme sa demi-soeur, Maya Soetoro-Ng. Mais cet état de grâce avec « Barrrry » était avant tout un phénomène populaire, il ne reflétait pas nécessairement le sentiment de l’élite indonésienne qui s’inquiétait alors de son identité de démocrate pour le business et les Droits de l’Homme. Cela n’a pas empêché les deux pays de finalement décrire leur relation pendant les huit ans de cette présidence comme « spéciale ». Et aujourd’hui, si l’Indonésie est bien certaine qu’il n’y avait rien à craindre d’Obama, elle sait aussi que les affaires se portent bien et, paradoxalement, elle aurait sans doute sans doute préféré voir Hillary Clinton lui succéder derrière le bureau oval.

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