Des naturalistes français chasseurs de crocodiles à Timor

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François Péron et Charles Lesueur chassent le crocodile à Timor (1803)

2ème partie. « Le jour avant d’aller à la chasse au crocodile, nous fûmes invités pour un déjeuner chez le raja local, un simple abri recouvert de branches de feuilles de palme ; tous les invités étaient assis en tailleur sur une natte qui servait de nappe et autour d’un frugal festin. Le raja déchira de ses mains la chair des poulets cuits, des feuilles de bananier tenaient lieu d’assiettes et le riz était servi dans des cocos. Il y avait aussi quelques fruits. Une des filles du raja présentait à boire à chacun dans une cuillère faite d’un coco fixé à un manche. » L’ambiance fut fort agréable, particulièrement avec les femmes pour autant que nous ne parlions pas de tuer des crocodiles. Les villageois nous apportèrent des lézards, des poissons et diverses sortes d’insectes. Nous fûmes mis en garde sur le fait que nous risquions tous de mourir instantanément si nous prenions le risque de tuer un crocodile.

Aussi prîmes-nous la décision de nous rendre seuls dans les marécages d’autant plus qu’aucun Malais n’était décidé à nous accompagner. Nous eûmes à suivre un chemin assez difficile enjambant des rivières sur des ponts à trois mètres de la surface des eaux, mais simplement construits d’étroits troncs de cocotiers ou de palmiers longs d’une dizaine de mètres. Nous nous sentîmes plus rassurés de franchir ces obstacles à califourchon en avançant lentement sur les troncs plutôt que de les franchir debout en équilibre. Parfois nous devions marcher sur des sentiers étroits d’une quinzaine de centimètres surplombant les berges. Au moindre faux-pas, nous risquions de glisser et nous enfoncer à mi-cuisse dans une épaisse vase pleine de dangereux reptiles. Soudain en levant la tête et en regardant au-delà des branches des arbres, je pus apercevoir un crocodile étalé sur la berge opposée de la rivière à moins de quarante mètres de l’endroit où nous étions. Le monstre nous donnait l’impression de dormir, la moitié de son corps baignant dans la rivière, l’autre partie étant exposée au soleil sur la berge. Comme la moitié de son corps m’était exposée, j’ajustais un tir de carabine pour être certain de briser sa colonne vertébrale et le coup porta. Le crocodile tenta de retourner dans l’eau et contorsionnait son corps dans des convulsions violentes, mais sa force paraissait l’abandonner progressivement, l’eau étant rougie de son sang et il donnait l’impression de mourir lentement. Toutefois nous décidâmes d’en rester là et d’abandonner le monstre à cet endroit et attendre jusqu’au jour suivant afin de récupérer l’animal.

Aussitôt que nous arrivâmes au village, la princesse nous offrit une tige de bambou remplie d’eau de riz dans laquelle de la volaille avait été cuite. Le goût n’était pas trop mauvais, mais nous n’avions guère d’autre choix car il n’y avait aucun autre restaurant aux alentours. Les vieux du village mâchaient tranquillement leur bétel sous l’ombre de hauts arbres, d’autres tissaient des toiles de coton ou bien confectionnaient des coussambi (sortes de petites bougies) en prévision de la nuit, enfin d’autres fabriquaient de petits paniers et autres ouvrages de vanneries. Malgré tout, nous eûmes quelque peine à convaincre les villageois de venir nous aider pour tirer le reptile hors du marécage… même après avoir tué l’un de ces monstres sacrés et être revenus vivants de notre expédition. Nous les traitâmes tour à tour de couards et leur offrîmes quelque généreuse récompense.

Pour finir, une douzaine d’hommes accepta de nous accompagner en se munissant de solides cordages faits en fibres de palmiers afin de sortir le crocodile de l’eau. Quand nous arrivâmes sur le site où le crocodile gisait, nos accompagnateurs commencèrent à prier et aucun d’eux n’accepta de pénétrer dans l’eau pour attacher l’animal et le tirer hors du marécage. Lesueur dut aller le premier dans la rivière pour enlacer le cou de l’animal. Nos aides malais, avec beaucoup de réticence, acceptèrent enfin de tirer la corde à une distance d’une quinzaine de mètres, mais ils étaient si éloignés de l’animal que celui-ci ne parvenait pas à bouger et sortir de l’eau. »

Pour finir, Péron et Lesueur entreprirent une très inconfortable dissection du crocodile dans le marécage, détachant la peau, coupant les pattes et la queue. Les Malais restaient assis sur leurs talons au bord de la berge à une respectable distance pour observer le laborieux travail des naturalistes français. Certains prenaient des morceaux de chair blanche ou de graisse du crocodile avec de petits bâtons comme s’ils eussent peur de les toucher directement avec les doigts. Quand les naturalistes eurent dégagé l’ensemble du squelette et de la peau, un nouveau problème se posa pour le transport de ces éléments. Les Malais couraient en s’éloignant de nous à chaque fois que nous tentions de les approcher pour leur demander de nous aider à transporter les restes du crocodile.

Nous trouvâmes enfin une solution en coupant deux tiges de bambou longues de six mètres au milieu desquelles nous attachâmes les précieuses reliques du crocodile. Nos porteurs prirent précautionneusement les extrémités des bambous avec un grand dégoût et les portèrent sur leurs épaules. Le raja nous attendait et ordonna que l’on abandonne le fardeau sacrilège sous un arbre éloigné de la maison. « Le raja leur fit voir une longue auge creusée dans un tronc d’arbre et leur fit comprendre qu’ils devaient y entrer après s’être déshabillés. Hommes, femmes et enfants faisaient un cercle autour d’eux. Les deux jeunes gens durent se mettre debout tout nus dans l’auge, l’un après l’autre tandis que deux esclaves apportaient tour à tour de l’eau dans leurs paniers faits de feuilles de latanier et nous les versaient sur la tête une vingtaine de fois. » Pendant ce temps, un autre Malais n’osant pas toucher directement à leurs vêtements, se servait d’un long bambou, pour les porter à tremper dans le bassin d’une fontaine voisine. Lorsqu’ils furent suffisamment purifiés, le raja leur fit donner de grands pagnes du pays dont ils se vêtirent. »

Sur le chemin du retour, les morceaux de crocodile furent fixés et attachés sur le dos d’un cheval, tiré au bout d’une corde d’une vingtaine de mètres. Des habitants de Timor prévenaient à l’avance du cortège tous le gens rencontrés au bord de la route qui immédiatement se sauvaient pour aller se cacher derrière des arbustes alentours. Malheureusement, la peau du crocodile commençait à se décomposer et exhalait une odeur si intenable que le gouverneur décida de nous interdire de pénétrer à l’intérieur de la forteresse Concordia avec les pauvres reliques de notre crocodile.

Nous fûmes obligés de l’enterrer profondément dans le sol et de recouvrir l’excavation avec des pierres pour éviter que les chiens viennent le déterrer pour en manger les restes. Le gouverneur craignait également la réaction des Malais qui servaient dans la forteresse. Quand le squelette du crocodile arriva enfin en France, il fut attentivement examiné par les membres de l’académie des sciences et notamment par Cuvier qui déclara en 1808 que « ce rare squelette deviendra le sujet principal de mes descriptions scientifiques actuelles. »

Extrait de « Les Français et l’Indonésie »,
Bernard Dorléans, éd. Kailash

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