LE CONSERVATISME EST AVANT TOUT UNE ATTEINTE A NOS DROITS SEXUELS

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Firliana Purwanti est une activiste de Jakarta qui mène le combat inattendu du droit à l’orgasme des Indonésiennes. Auteure de « The O Project » un livre enflammé qui milite pour le plaisir sexuel de ses compatriotes, un plaisir qui va de pair selon elle avec leur émancipation, elle estime qu’« en tant qu’être humain, si votre orgasme est nié, c’est aussi votre existence qui est niée. » Amatrice revendiquée de porno dans une société puritaine, elle fait la promotion de l’orgasme féminin à tout crin et ambitionne de devenir un jour décisionnaire politique. Elle répond à nos questions sur l’émancipation des femmes indonésiennes…

La Gazette de Bali : Où se positionne l’Indonésie en termes d’émancipation des femmes ?
Firliana Purwanti : Je crois que les Indonésiennes ont suffisamment d’espace pour être qui elles sont, pour réaliser ce qu’elles veulent et pour exprimer leurs opinions, malgré le fait que l’Indonésie a la plus grande population musulmane au monde, mais qu’elle reste un pays laïc. Nous avons la Constitution comme référence principale pour tous les citoyens, pas le coran. Légalement, il n’y a aucune restriction professionnelle pour les femmes, ni pour voyager, ni pour se marier, ni même pour divorcer. Cela n’est cependant pas toujours acquis puisqu’il est quelquefois difficile, par exemple, pour une femme d’en finir avec une relation maritale difficile.

LGdB : Cette émancipation passe-t-elle dans les mœurs facilement ?
F P : Oui, je pense à la sortie d’un nouveau film, « The Nekad Traveller », adapté d’un best-seller de voyage. C’est au sujet d’une femme voyageuse qui quitte son travail pour partir avec ses amies. Cet élément de culture populaire représente assez bien la réalité des jeunes femmes en Indonésie, nous avons la liberté de mouvement, la liberté de faire ce que l’on veut. Néanmoins, il y a toujours un écart entre la loi et la réalité et de nombreux défis doivent être relevés. Selon la Commission qui comptabilise les violences faites aux femmes (Komnas Perempuan), il y a eu 259 150 cas déclarés de violences contre les femmes en 2016. La violence domestique est encore importante, les mariages d’enfants sont en augmentation, plus de 50% des bébés filles sont encore excisés et malgré le fait qu’il y ait neuf ministres femmes au gouvernement, les postes principaux dans l’Etat comme dans le privé sont encore l’apanage des hommes.

LGdB : La situation s’est donc améliorée par rapport au passé ?
F P : En général, oui. On sait que Suharto avait réussi à réduire au silence tous les mouvements de femmes en les stigmatisant comme des émanations de Gerwani (l’organisation des femmes du parti communiste indonésien) et que les femmes devaient faire la preuve qu’elles étaient de bonnes épouses pour pouvoir faire partie du PKK (Pembinaan Kesejahteraan Keluarga), l’organisation villageoise qui conseille les femmes au niveau local. Plus récemment, les viols des femmes d’origine chinoise pendant les émeutes de mai 98 ont eu quelque chose d’un bien pour un mal. Cette catastrophe a réveillé le mouvement des femmes indonésiennes afin qu’elles exigent réparation de ces atrocités. C’est d’ailleurs l’année où la Commission Komnas Perempuan est née. Après 1998, de nombreuses organisations d’aide juridique pour les femmes et des centres de crise se sont multipliés à travers le pays. Le statut des femmes s’est amélioré comparé aux années Suharto mais aussi comparé à il y a seulement dix ans car nous sommes plus ouverts maintenant quand il s’agit de parler de discriminations et de violences faites aux femmes. A l’époque de Suharto, on savait à peine les violences faites aux femmes par les militaires dans le conflit à Aceh par exemple. L’accroissement actuel des cas de violences déclarés reflète le fait que les femmes n’ont plus peur de parler. Cela grâce à la Reformasi, qui a permis toutes ces campagnes des mouvements de femmes contre la violence domestique.

LGdB : Quid de l’égalité des sexes, de la violence domestique, de la sexualité des femmes ?
F P : Nous avons plus de moyens pour obliger l’Etat à être responsable de l’égalité des sexes. Notre dur travail a permis la création d’une loi en 2004 contre la violence domestique et il y a de plus en plus de plaintes déposées chaque année. Malheureusement, le mouvement des femmes a un nouveau défi : le conservatisme. L’aspect des droits des femmes le plus touché par la montée du conservatisme est celui de nos droits sexuels. Je dirais même que nos droits sexuels sont pires aujourd’hui qu’il y a 25 ans. Les règlements inspirés de la charia dans certaines circonscriptions ont limité la liberté d’expression des femmes ainsi que leur liberté de mouvement, comme celle de circuler la nuit. Entre 2005 et 2015, Komnas Perempuan a compté 365 lois locales discriminatives en Indonésie. Avant que notre actuelle législation sur le mariage ne passe en 1974, les mariages interconfessionnels étaient légaux. Et bien que nous ne parlions pas de droits des homos, nous avions un ministre gay au gouvernement et les transgenres n’étaient pas discriminés. Aujourd’hui, le mariage n’est possible qu’entre personnes de même religion et la seule école coranique pour les transgenres à Jogjakarta a fini par fermer ses portes à causes des radicaux. La bonne nouvelle, c’est que les connaissances sur la diversité des sexualités sont aussi en augmentation dans la société civile. On trouve plus d’organisations pro-LGBT aujourd’hui. En partie grâce aux organisations anti-sida.

LGdB : Quel est le poids de la religion dans ce nouveau conservatisme ?
F P : Les gens utilisent leurs interprétations des enseignements religieux pour justifier ce conservatisme. Malheureusement, les interprétations les plus reconnues sont celles de patriarches religieux. Prenons la polygamie par exemple. Le texte dit que la polygamie est autorisée lorsque l’homme peut traiter ses épouses avec équité. Un patriarche religieux ne retiendra que la moitié de la phrase, point barre. Tandis que d’autres leaders religieux, plus soucieux de l’égalité des sexes, vont interpréter la phrase en affirmant qu’aucun être humain ne peut faire preuve d’équité comme dieu. Donc, cela veut dire qu’aucun homme ne peut marier plus d’une femme.

LGdB : Ce conservatisme pourrait-il être surmonté ?
F P : Mon côté optimiste dit oui. Cela pourrait être surmonté si nous continuons de faire la promotion d’une interprétation plus soucieuse de l’égalité des sexes dans la religion afin de contrer les conservateurs.

LGdB : Alors que nous nous apprêtons à célébrer le Jour de Kartini, créé par le premier président Sukarno, pensez-vous que ce dernier était vraiment un promoteur des droits des femmes ?
F P : Etant donné qu’il était polygame, il est difficile pour moi d’affirmer qu’il était un promoteur des droits des femmes. Mais je crois réellement que son admiration pour elle était sincère.

LGdB : Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
F P : D’après les livres d’histoire que j’ai lus, ce qui inclut les lettres de Kartini et « Panggil saja Aku Kartini » de Pramoedya Ananta Toer, elle était une des premières personnes de ce pays à avoir établi l’idée d’un état moderne, en utilisant la terminologie « bumi putera » lorsqu’elle s’adressait aux siens dès 1900. Et Sukarno faisait partie de ces leaders qui pensaient l’Indonésie comme une nation. D’une façon ou d’une autre, je crois qu’il a été influencé par cette vision de Kartini. L’idée d’un pays moderne débarrassé de la colonisation, ainsi que celle du non-alignement, lui ont été inspirées par Kartini. Je crois sincèrement que l’Indonésie n’a pas que des « pères fondateurs » mais aussi une « mère fondatrice » : Kartini.

LGdB : Quelle est la principale difficulté à laquelle une jeune Indonésienne doit faire face aujourd’hui ?
F P : La sexualité. Car c’est le sujet le plus tabou, c’est là qu’il y a le plus d’obstacles à surmonter. Le mythe de la virginité, la grossesse adolescente, les MST, l’avortement, l’homosexualité, la transsexualité sont tabous. Vous n’êtes pas tenu d’en parler ouvertement. Nous ne résoudrons pas les grossesses adolescentes si nous ne sommes pas honnêtes sur ce qui se passe réellement. Le nombre de ces grossesses est de 48 pour 1000 (Agence de planning familial, 2016). Une société hypocrite va immédiatement dire que cela arrive à cause du manque de religion. Mais des études prouvent que les jeunes ne peuvent pas prendre de bonnes décisions au sujet de leur propre corps, non pas à cause du manque de religion, mais à cause du manque d’éducation sexuelle. D’ailleurs, en Indonésie, les cours de religion sont obligatoires de l’élémentaire jusqu’au lycée… Quand les gens ne sont pas honnêtes sur l’état des choses et prennent la religion comme solution, le problème ne peut être résolu. En effet, il est difficile de prendre en considération cette violation des droits des ados de recevoir une éducation sexuelle dans une société hypocrite où les gens se cachent la tête dans le sable. Ils ne font que maintenir une soi-disant moralité plutôt que de prôner l’utilisation des préservatifs et stopper ces décès dus à des avortements illégaux. En Indonésie, les avortements illégaux contribuent à hauteur de 30% au taux de mortalité en couche.

LGdB : Qu’en est-il de l’inégalité des sexes sur le lieu de travail ?
F P : Elle reste très courante. Jusqu’à aujourd’hui, les postes les plus hauts sont dominés par les hommes. Les femmes mariées paient plus de taxes que les hommes.Et ce ne sont pas toutes les femmes actives qui peuvent payer quelqu’un pour s’occuper de leurs enfants. Les rôles traditionnels dans le couple impliquent que les femmes auront un plus grand sentiment de culpabilité à laisser leurs enfants à la maison, plus que les hommes. Malheureusement, les hommes ne partagent pas ce sentiment et ne prennent pas plus d’initiatives à s’occuper des enfants à la maison car ils ont été élevés comme les « rois » de la famille. La double tâche continue donc pour les femmes actives. Le harcèlement sexuel, les différences de salaire et la violation des droits à la maternité, notamment chez les ouvrières, sont monnaie courante. Par exemple, un empire industriel qui possède 80 usines à Cakung et emploie 80 000 personnes (dont 90% de femmes), ne possède aucun local pour que les mamans puissent allaiter. Depuis 2004, les mouvements des femmes se sont mobilisés pour un amendement sur la protection des travailleuses, qui n’a pas encore été voté jusqu’à aujourd’hui. JALA, un réseau qui œuvre pour la protection des travailleuses, a enregistré 1595 cas de violences contre le personnel rien que pour l’année 2016. Les cas vont de multiples violences à des salaires non-payés, de la torture et des incarcérations.

LGdB : En comparaison avec certains pays développés, l’Indonésie a quand même de nombreuses femmes en position de pouvoir, elle a même eu une présidente. Comment ce contraste est-il possible ?
F P : Il y a deux façon d’envisager l’égalité des sexes : par la quantité ou par la qualité. En termes de quantité, oui, nous avons même eu une présidente (nous sommes meilleurs que les Etats-Unis dans ce cas) et nous avons neuf ministres femmes en ce moment. Le plus grand nombre dans l’histoire du pays. Mais en termes de qualité, pratiquer les principes d’une réelle égalité des sexes dans l’exercice parlementaire est une autre histoire…

the-O-project

LGdB : Vous luttez pour l’émancipation des femmes par la sexualité. Comment est perçu votre travail ?
F P : (Rires) Encore une fois, puisque l’Indonésie est une société hypocrite, avec tous ces gens qui mettent en avant la religion, cela n’empêche pas qu’au fond, l’Indonésie est aussi une société très sexuelle. Si vous faites attention à nos sitcoms à la télé ou aux conversations quotidiennes des gens, les blagues tournent toujours autour du sexe, principalement la pénétration. Cela explique pourquoi mes campagnes ne reçoivent aucune résistance.

LGdB : Toujours au sujet du sexe, pourquoi n’y-a-t-il toujours pas d’éducation sexuelle à l’école ?
F P : Tabou. Il est très important dans notre société d’avoir l’air convenable et d’avoir de la moralité (la notion de moralité est à définir pour moi). Les Indonésiens estiment que la seule façon d’éviter les grossesses adolescentes ou avant le mariage, c’est d’éviter d’avoir des relations, pas d’en parler. A partir du moment où vous commencez à parler de sexe sans risque, ou de quand avoir des relations sexuelles, vous allez être perçu comme un mauvais parent. Et même quand des parents osent parler de sexe à leurs enfants, c’est en utilisant la peur. Une éducation sexuelle basée sur la peur veut dire que vous utilisez les dogmes religieux pour menacer les ados : elles iront en enfer si elles ne restent pas vierges jusqu’au mariage. De tels postulats obsolètes restent en vigueur parce que les décideurs ne veulent pas perdre leur position de pouvoir en instaurant des mesures qui seront perçues comme choquantes et donc impopulaires. Ainsi, ils restent en place, soutenus par la majorité, en utilisant la peur du bâton sur ces histoires de sexualité.

LGdB : Comment une jeune fille s’informe-t-elle sur la sexualité alors ?
F P : Je ne suis pas bien sûre en fait. Il n’y pas d’étude sérieuse sur le sujet à ma connaissance. Selon moi, demander à ses parents est un dernier recours qui se produit rarement. J’imagine qu’elles apprennent par Internet, au moins pour les jeunes urbaines dans un environnement qui permet un accès facile aux outils de communication et à Internet. D’où l’importance pour nous de cette technologie dans notre éducation sexuelle. Pour les jeunes filles des zones rurales, celles qui vont dans des écoles coraniques, on leur enseigne en général les « signes » de leur maturation sexuelle. Les règles, les pollutions nocturnes des garçons, cela est important dans l’islam car quand vous êtes considérés comme un adulte, vous devez commencer à prier cinq fois par jour et à faire le ramadan. L’éducation sexuelle s’arrête ici. Pas de discours sur les MST, le sexe sans risque, la contraception ou comment gérer une relation amoureuse.

LGdB : Une Indonésienne peut-elle avoir accès à la contraception sans être mariée ?
F P : C’est possible. Vous pouvez acheter des préservatifs à la pharmacie ou à la supérette. Mais cela risque d’être problématique si vous allez chez le médecin en tant que célibataire pour demander la pilule ou un stérilet. Sous couvert de dossier médical, le praticien pose des questions hors sujet sur le statut marital ou la religion. De telles questions seront intimidantes pour une célibataire. Les jeunes femmes auront le sentiment d’être jugées par la société, qu’elles ne sont pas de bonnes personnes pour être sexuellement actives en dehors du mariage. De telles pressions sociales découragent les femmes d’accéder aux moyens de contraception. Sans oublier l’aspect financier, un stérilet coûte entre 500 000 et 1,5 million de roupies. Tout le monde ne peut pas se le permettre.

LGdB : Qu’en est-il de l’avortement ? Quand est-il légal ?
F P : En principe, l’avortement est illégal sauf quand la mère a été victime d’un viol ou que la grossesse met en danger la vie de la mère. Il ne peut être pratiqué que quand le fœtus a moins de huit semaines et après approbation des autorités religieuses. Tout cela concourt au fait que les femmes ont recours à des faiseuses d’anges.

LGdB : Quel impact votre livre « The O Project » a-t-il eu dans la société indonésienne ?
F P : Je pense qu’il encourage les femmes à être honnêtes au sujet de leurs désirs sexuels et qu’il leur apprend que ce n’est pas un problème d’être excitée car nous sommes des êtres vivants ! Cette campagne a aussi aidé les hommes à comprendre pourquoi nous, les femmes, nous nous battons. Les hommes comprennent finalement la discrimination envers les femmes quand nous utilisons l’orgasme comme unité d’étude du genre. Les femmes ont moins d’orgasmes que les hommes à cause des contraintes sociales qu’on leur impose à elles seules. Ces contraintes sont celles d’être de bonnes filles, et les bonnes filles ne parlent pas de sexe, alors que c’est cool pour les garçons d’en parler. La société accorde aux garçons le droit d’avoir des relations sexuelles avant mariage alors que les filles doivent rester vierges.

LGdB : Quelle stratégie préconisez-vous sur le long cours?
F P : Bonne question. Je pense que la stratégie actuelle, celle qui consiste à pousser les femmes vers plus de représentation publique doit être maintenue. Mais je crois que pour qu’elles deviennent des femmes fortes et indépendantes, cela doit commencer dans la chambre à coucher. Il est toutefois plus facile de dire que de faire. Ma théorie, c’est qu’une fois que vous êtes en position de force au lit, vous êtes en mesure de négocier avec votre partenaire sur un pied d’égalité sur quand et comment vous voulez avoir du plaisir. Une telle femme pourra obtenir tout ce qu’elle désire dans sa vie sociale. Par conséquent, ma stratégie sera de continuer à inciter les femmes à avoir des orgasmes !

« The O Project », Firliana Purwanti, Ed. Kepustakaan Populer Gramedia, 138 pages, 40 000rp, en indonésien ou anglais

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