Collusion police-média : un phénomène culturel

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Comparer la France et l’Indonésie en matière de respect de l’autorité, c’est comparer le jour et la nuit. En tout premier lieu, dans le rapport que la population entretient avec la police. Si en France, pays des révolutions et des mouvements sociaux, on n’aime pas beaucoup la maréchaussée et on lui rappelle à tous les instants, force est de constater qu’en Indonésie, on respecte l’institution policière qui est pourtant loin de faire preuve de la meilleure intégrité. Cela ne vous a-t-il jamais frappé qu’en indonésien, il y n’ait quasiment aucun mot péjoratif pour désigner les condés, les cognes, les poulagas, les keufs, les lardus, les schmitts et autres bourres ? C’est qu’ici, on ne plaisante pas avec l’uniforme. Allumez la télé et vous comprendrez. Les flics en uniforme sont partout sur le petit écran, sur toutes les chaines et quasiment dans tous les styles d’émission. Pas un quart d’heure sans qu’on en voit un pointer son nez sous sa casquette surdimensionnée. Les voici sanglés dans leur uniforme en train de chanter en chorale les derniers tubes à la mode dans un show de variété, les voilà toujours raides et impeccables en train de répondre aux questions des journalistes sur tous les grands dossiers qui agitent le pays, les revoici encore dans leurs propres shows télé en train de traquer en direct le voleur de mobylette ou le petit dealer.

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Paradoxalement, cette omniprésence des flics n’est jamais à leur détriment, comme si personne ne se lassait jamais de leur exhibitionnisme télévisuel. Ici, on ne se moque pas du représentant de la loi. Ni même au cinéma où, à part la gentille parodie de la série américaine Chips par le trio Warkop dans les années 80-90, on ne plaisante pas non plus avec l’image du policier, cette figure du père qui veille sur nous tous avec bienveillance. Et si en France, les gendarmes de St-Tropez ont fait rire des générations les unes après les autres à cause de leur bêtise crasse, on ne peut pas en dire autant des brigadir de la Polsek de Bogor ou de Sanur, qui sont loin d’avoir la même fibre comique. Dans cette atmosphère si indonésienne de respect obséquieux des Pak Polisi, il n’est pas étonnant de voir que certains représentants de la noble institution en viennent à abuser un peu de leur prestige. Souvenons-nous par exemple de la nomination à la tête de la police en 2015 de Budi Gunawan. Le pédigrée du nominé, à qui on reprochait un compte en banque bien garni et pour le moins injustifié, inquiétait la commission anti-corruption (KPK) qui a essayé de l’arrêter dans une des affaires de corruption le concernant. Le lendemain, une soixantaine de policiers investissaient de force les locaux du KPK et c’est finalement les deux leaders de l’organisme anti-corruption qui finissaient dans les mailles de la justice sur des charges pour le moins fantaisistes montées de toutes pièces par la police.

Les chefs aussi font le test narkoba, mais c’est pour la com’
A un moindre échelon, le problème des abus policiers reste tout aussi inquiétant. Et il semble même se multiplier à l’infini dans ce pays aussi grand où l’institution policière n’a quasiment personne pour la contrôler. A part son propre organisme watchdog interne, ce qui prête évidemment à sourire. De cette mentalité de potentats indéboulonnables est né un comportement extrêmement arrogant qui bafoue à la fois logique et entendement. Et le phénomène, extrêmement ancré, est devenu culturel aujourd’hui. A tel point qu’on arrive parfois, notamment à cause de la collusion des médias, à avaler des couleuvres grosses comme des pythons sans que personne ne lève le petit doigt pour dire : n’y aurait-il pas quelque chose de fondamentalement biaisé dans le royaume des policiers ? En témoigne cet article paru le 26 avril dernier dans Berita Bali, un journal balinais. Sous le titre « La drogue est partout, l’agence anti-narcotiques mène des tests auprès de la police », on apprend que le BNN a conduit des tests d’urine parmi les policiers de la Polda de Bali, y compris auprès de ses chefs Sugeng Priyanto et Nyoman Suyastra.

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Plus loin dans l’article, on apprend que le BNN a pratiqué 34 tests. On se demande quand même si ce n’est pas trop peu 34 tests, mais on comprend que ces contrôles se font par étape depuis le début de l’année. Pour l’effet de surprise, c’est raté ! La bonne nouvelle journalistique arrive au paragraphe suivant : « Tous les résultats sont négatifs », affirme le brigadier-général Suastawa en charge de l’opération. Bon, nous voilà rassurés, il ne manquerait plus que la police se drogue maintenant ! Et le brigadier de pérorer dans un éclair de génie de la communication : « Nous faisons ces tests d’urine pour donner un bon exemple à tous les membres de la police. Si leurs chefs ne prennent pas de drogue, les hommes n’en prendront pas, c’est sûr. » Nous voilà désormais doublement rassurés. Mais que voyons-nous maintenant apparaître comme intertitre en déroulant la suite de ce papier de Berita Bali ? « 23 policiers positifs à la drogue vont passer en commission de discipline ». Mince alors, voilà une info d’importance ! Et c’est seulement maintenant qu’on l’apprend. Cela méritait pourtant le gros titre de l’article, non ? Voire du journal … Ces journalistes de Bali ont quand même une drôle de logique éditoriale !

Sanctions disciplinaires pour les « polisi nakal »
Eh oui, nous avons bien lu. Il y a quand même eu 23 policiers qui ont été déclarés positifs à la drogue dans une autre phase de cette opération baptisée Bersinar Agung 2016 et menée précédemment. Une drogue qui n’est d’ailleurs jamais nommée dans l’article, ni même par les grands communicants de la Polri. Va-t-on dès lors les envoyer des décennies en prison, voire devant le peloton d’exécution comme cela arrive pour les civils ? Non, non, ces « polisi nakal », curieusement, ne sont pas exposés à des charges criminelles. Eh oui, ça a du bon de porter l’uniforme, car on apprend qu’ils vont passer en commission de discipline. « Des dizaines d’entre eux vont écoper de sanctions fermes, en rapport avec leurs infractions. Toutefois, ce qui est intéressant, c’est qu’il y a un policier qui entre dans la catégorie des infractions graves puisqu’on a trouvé la drogue sur lui », apprend-on.

Ces policiers vont passer rapidement devant la commission disciplinaire. S’ils sont déclarés coupables, ils devront faire face à leurs actes, lit-on plus loin. Mais en fait de « sanctions fermes », ils devront seulement faire face à « des retards de promotion, des annulations de leurs cours de perfectionnement, des placements dans des endroits spéciaux et bien sûr l’obligation de suivre à nouveau les cours d’éthique de la police »… Et cerise sur le gâteau : pour l’instant, « tous ces membres positifs à la drogue sont tous opérationnels dans leurs postes respectifs », a expliqué avec aplomb le responsable des relations humaines de cette institution nationale au-dessus des lois. Avec la complicité de journalistes qui ne sont que de simples porte-micros et qui noient les infos capitales dans d’habiles circonvolutions rédactionnelles afin de ne pas embarrasser les autorités, il est clair que les sanctions qu’encourent les membres de la police ne sont pas les mêmes que celles qu’encourent les citoyens lambda. Et l’impunité policière se décline ainsi à l’infini dans tout l’Archipel, au sujet de toutes sortes d’affaires, dans un semi éclairage complice de la presse qui se garde bien de pointer du doigt les manquements de cette institution qui est censée veiller sur la sécurité et le bien-être de 250 millions d’Indonésiens. Quand on vous dit que ce phénomène est culturel !

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