Blueberry : nouveaux hérauts de la guitare à Bali

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Certes, on connaît le guitariste virtuose balinais Balawan, on sait aussi que les jeunes du coin montent volontiers des groupes de rock et sont plutôt habiles avec leurs six cordes. Mais de là à imaginer que Bali puisse devenir un lieu de production de cet instrument, il fallait avoir un rêve au fond de soi qui défie certains préjugés. Ce rêve, Danny Fonfeder l’a eu un jour où il était à Bali, comme toujours, sa guitare à la main. En voyage d’affaires régulièrement en Indonésie pour s’approvisionner en papier pour sa société de papeterie basée à Montréal, il a eu l’idée en 2005 de faire fabriquer des guitares par les fabuleux sculpteurs et graveurs sur bois de Bali. C’est ainsi qu’il a rencontré Wayan Tuges, maître graveur reconnu et fils du fondateur de cet artisanat dans la région de Gianyar, et lui a proposé cette aventure entrepreneuriale. Seul hic au tableau, et pas des moindres, Wayan Tuges, n’avait aucune idée de la façon dont on fabrique une guitare…

« J’ai acheté un modèle chinois et je lui ai demandé de la copier. Pour l’électrique, je n’avais qu’un magnet de frigo en forme de guitare électrique à lui montrer. Ces premiers prototypes sont toujours visibles aujourd’hui mais, bien sûr, on était loin du compte », commente Danny, hilare, en regardant Wayan. La grosse guitare en bois, lourde comme un sabot et qui ne sonne pas, trône aujourd’hui devant la demeure de Wayan, comme une relique de leur propre préhistoire. Les guitares acoustiques Blueberry sont aujourd’hui réputées pour leur sonorité puissante à nulle autre pareille. Pour en arriver là, il a donc d’abord fallu s’adjoindre les services d’un luthier, l’Américain George Morris, qui est venu former le célèbre sculpteur-graveur de Gianyar, à intervalles réguliers de 2005 à 2007. Avec les premiers modèles en mains, les deux compères s’embarquent au Canada pour montrer les fruits de leur collaboration et chercher d’éventuels débouchés. L’accueil est favorable en Amérique du Nord et la production démarre. Malheureusement, la crise financière de 2008-2009 a raison de leur projet alors à l’état embryonnaire. Les dealers ne veulent pas prendre de risques avec une marque nouvelle…

<emb2471|left>« Alors, on a eu l’idée de les mettre en vente sur E-Bay et ça a décollé assez rapidement », rappelle Danny. « Wayan m’a toujours fait confiance. Depuis le début, on pense avant tout à comment prendre du bon temps, pas de l’argent. Et c’est vrai qu’on a ramé au début, notamment à cause du bois qui craquait mais maintenant c’est résolu », poursuit-il. Chaque guitare est unique par ses dessins et fabriquée entièrement à la main dans les ateliers de la demeure familiale sur la route de Sukawati. Sur place, pas moins de 45 artisans, chacun expert dans son département, concourent à la fabrication de ces instruments. Les bois utilisés sont achetés à Bali ou chez un grossiste à Jakarta pour les bois d’importation et tout, absolument tout, est fabriqué sur place. Les bois sont séchés dans un local spécial, même les contreplaqués des caisses de résonnance sont encollés dans l’atelier puis formés sur des gabarits dans une pièce à la température contrôlée. « Une guitare, c’est comme un gâteau, si on a tous les bons ingrédients, on a le bon goût », explique Danny. Blueberry produit 25 guitares par mois, vendues entre 1000 et 8000 dollars. Près de 1000 instruments ont été fabriqués depuis les débuts de la marque et la marge de progression semble très prometteuse.

« Nous espérons pouvoir produire entre 3000 et 5000 pièces par an dans un délai de cinq ans », explique Danny sous l’œil approbateur de Wayan. Devant le succès de leur marque, être capable d’accroitre leurs capacités de production est devenu la première préoccupation des deux compères. Le marché le plus réceptif est celui des Etats-Unis. Il représente 90% des ventes. Derrière viennent, le Japon, l’Angleterre, la France, la Norvège, la Russie, Dubaï et même Singapour. Par contre, en marché local, rien, à part le gouverneur de Bali, Made Mangku Pastika, qui a acheté un modèle pour un de ses enfants, comme le rappelle Wayan avec fierté. Les modèles électriques ont été démarrés plus récemment, en 2010. Là, sur les corps en bois plein, l’habileté des employés de Wayan Tuges fait merveille et toutes les fantaisies sont permises. D’où l’essor des modèles à la commande ou « custom made » dont est particulièrement friande la clientèle des Etats-Unis. Depuis 2010, on trouve aussi des basses et même des ukulélés au catalogue. Les guitares Blueberry bénéficient d’une garantie à vie.

<emb2473|right>Baptisée Blueberry, du nom de sa fille, Danny rappelle pourtant qu’au début il avait souhaité donner à leur marque un nom plus… local. Mais devant le manque de réaction positive de la part de son marché-cible, le marché américain, à l’imagerie indonésienne en général, il reconnaît l’avoir joué plus conventionnel. « Le marché de la guitare est un milieu très conservateur », rappelle-t-il. Cela ne l’empêche pas de vanter l’extraordinaire expertise balinaise comme la raison principale de la qualité de leurs produits dans les campagnes publicitaires. D’ailleurs, dès le premier coup d’œil, les guitares Blueberry sont identifiables comme des produits balinais. Là, c’est affaire de goût, le mélange d’épisodes du Ramayana en bas-relief et des micros Seymour Duncan sur un corps de guitare électrique façon Les Paul, c’est le très grand écart culturel, mais certains collectionneurs ont acheté jusqu’à dix modèles différents de Blueberry, comme le rappelle Wayan.

Finalement, ce n’est peut-être pas sur le croisement des esthétismes que le plus surprenant de cette aventure humaine et artistique apparaît. Non, c’est plutôt dans la capacité à réinventer un genre artisanal très ancien et plutôt conservateur en le confiant aux mains de néophytes enthousiastes, sans blocage culturel et sans tabou. Danny et Wayan avaient tout deux un rêve pour leurs guitares acoustiques, un rêve qui ne pouvait exister qu’en connaissant le travail exceptionnellement précis des graveurs sur bois de Gianyar, celui de sculpter la face avant de la caisse de résonance. Une hérésie ! Impossible, comme s’accordent à prétendre tous les luthiers de par le monde. Ce n’est pas possible, leur a-t-on dit. « Ceux qui nous disaient ça n’avaient jamais rencontré d’artisans balinais », explique Danny. Dans les quelques millimètres du placage de feuilles de bois, les artisans des ateliers Blueberry gravent des dessins originaux pour la plus grande joie des guitaristes accros de la marque. « Nos fans nous disaient : vos guitares ont une telle puissance sonore, c’est extraordinaire. Du jamais entendu avant », affirme Wayan dans un sourire. La raison ? Les gravures dans le bois qui augmentent le volume sonore en amenuisant l’épaisseur de la caisse. A tel point que maintenant, chez Blueberry, on grave même des rainures à l’intérieur de la face avant de la caisse pour augmenter la puissance sonore de l’instrument. Alors, un pied de nez artistique à l’origine d’un petit secret de fabrication ? En tout cas, une belle histoire biculturelle qui secoue le cocotier des fabricants de guitares !

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