BALI, UNE ILLUSTRATION MODERNE DU MYTHE DE FAUST ?

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Y a-t-il dans la culture balinaise un équivalent du mythe de Faust ? Seul J. Stephen Lansing, un professeur d’anthropologie américain y fait référence dans un essai publié en 1981 et intitulé «A Balinese Faust» (The Selling of Souls). Les Balinais ont-ils vendu leur âme pour les plaisirs de l’argent facile et de la modernité ? Payent-ils aujourd’hui pour la cupidité et le narcissisme de leurs aînés ? Le parallèle est tentant. Au moment où la mobilisation contre la poldérisation de Benoa est à son maximum, laissant entendre que les nouvelles générations n’ont pas l’intention de laisser faire ce projet mégalo qui profitera à quelques happy few connectés au pouvoir, au moment encore où les objectifs de fréquentation touristique projetés par le ministère frôlent la démesure, au moment enfin où les flux d’étrangers sur l’île sont facilités par des dérégulations qui se superposent, il nous faut être assurés d’une chose : les Balinais craquent…

Mais de quoi ont-ils assez ? De payer pour l’ingénuité de leurs aînés ? Pour les fortunes qui se sont faites ici parfois à leurs dépens? Ou d’être à l’étroit dans leurs rôles de gentils hôtes toujours souriants ? Souvenons-nous qu’il y a à peu près 80 ans, des Occidentaux instruits et plutôt distingués découvraient Bali, alors colonie hollandaise, et s’émerveillaient de ce qu’ils percevaient comme un paradis préservé de toute corruption extérieure, une rhétorique orchestrée par un office du tourisme hollandais naissant, sorte de Méphisto improvisé qui a dessiné le destin moderne de Bali en proposant cet accord tacite aux Balinais : Vous êtes uniques, ne changez rien, soyez vous-mêmes et la fortune vous sourira ! Dans le plus flagrant déni de la réalité qui faisait de Bali une île violente, maléfique et crainte par ses rares visiteurs, l’œil occidental l’a percevait comme un paradis terrestre. Les Balinais n’avaient plus qu’à se conformer à cette vision pour en tirer les bénéfices. Les Balinais avaient donc vendu leur âme au diable pour une vie meilleure, pour la plupart d’entre eux sans même le savoir.

Des touristes qui savaient apprécier la culture de Bali
Le deal était quand même séduisant puisqu’il n’y avait en gros rien à faire. Juste être soi-même. Le début de cette relation entre Bali et le reste du monde fut même idyllique et l’adhésion des Balinais à cette image fabriquée d’eux-mêmes par des étrangers a grandi avec le temps. Transformant la société balinaise en société balinaise du spectacle, fondue dans une sorte de représentation non-stop d’elle-même et de ses coutumes pour les forcément riches visiteurs étrangers. Après les années d’instabilité politique sukarnienne, la République d’Indonésie en a même repris le concept dès qu’elle l’a pu, notamment en créant le complexe touristique de Nusa Dua, qui annonce le Bali « vache à lait » du pouvoir central et qui confortait l’île dans son rôle de vitrine du paradis sur terre pour visiteurs fortunés. Et aujourd’hui encore, de façon très officielle, on s’accroche encore à cet héritage, lorsque des Balinais à l’influence politique ou morale importantes déplorent avec force le manque d’intérêt pour la culture locale des nouveaux touristes « de masse ». Et certains de regretter le bon temps des touristes européens à fort pouvoir d’achat qui savaient, parait-il, apprécier la culture balinaise à sa juste valeur. Celle du dernier paradis sur terre.

Tout pacte avec le diable est par définition un marché de dupes. Et de paradis sur terre, Bali est devenu peu à peu un paradis des profiteurs, des arnaqueurs, des fêtards, des pédophiles, des congés payés, des retraités, des drogués, des routards, des surfeurs, un paradis des migrants, des hommes d’affaires, un paradis des escrocs, des truands en cavale, un paradis du sexe, de la prostitution, un paradis des prêcheurs, des hackers, des terroristes et même un paradis fiscal. Les Balinais n’étaient bien sûr pas préparés à tout cela. Et si dans les pays développés, les gens ont pris l’habitude tant bien que mal de voir des étrangers débarqués par millions chez eux, à Bali, les habitants ont bien du mal à envisager ce que deviendra leur île quand elle recevra 20 millions de touristes par an comme le voudrait le ministère. Bref, le paradis balinais inventé par les étrangers est aujourd’hui devenu un enfer pour les Balinais eux-mêmes.

Une lettre ouverte à Made Mangku Pastika vient d’être publiée dans ce sens dans une newsletter de Bali Discovery en septembre dernier, sous la houlette de l’excellent éditorialiste John « Jack » Daniels. Elle enjoint le gouverneur de l’île à inviter fermement les visiteurs à respecter les us et coutumes en vigueur, en bref à respecter les « règles de la maison ». Elle déplore les hordes de touristes qui déambulent avec une bière à la main dans les rues, ceux qui sont ivres sur la voie publique, ceux qui se baladent torse poil ou en bikini, elle s’inquiète des travailleurs illégaux, de la culture de la drogue, ou plus récemment, du meurtre d’un policier à Kuta par deux touristes visiblement intoxiqués avec des substances. Devrait-on aussi rappeler l’affaire Amokrane Sabet ? Cette lettre ouverte au gouverneur explique que les Balinais se retrouvent marginalisés chez eux, avec des gens aux manières rudes qui se comportent grossièrement devant leur famille, leurs enfants, aux antipodes de leurs manières et du rôle de gentils qui leur a été assigné par Méphisto.

Un mendiant allemand au feu rouge à Tabanan
Sans parler de la dernière info qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux, celle du « turis » mendiant de Tabanan. Benjamin Holst, citoyen allemand souffrant d’éléphantiasis, qui faisait la manche au feu rouge. Parait-il déjà coutumier du fait en Thaïlande et à Hongkong, Benjamin Holst opérait depuis quelque temps à Bali. Il a été arrêté et déporté sans tarder… Un cas isolé ? N’oublions pas qu’il y a quelques semaines, la police a arrêté de faux moines bouddhistes étrangers qui faisaient la quête au porte-à-porte. Il y a quelques décennies, on avait promis aux Balinais qu’ils n’auraient qu’à se consacrer à leur culture unique pour que l’admiration et l’argent des touristes coulent à flot et voici qu’aujourd’hui ce sont les touristes qui leur tendent la main au feu rouge. Le monde à l’envers ! Certes, depuis cette époque lointaine, certains de leurs descendants roulent désormais en 4×4 Fortuner (le bien nommé !), mais tous n’ont pas profité à satiété de la manne touristique, loin de là.

Comme nous avons écrit le mois dernier dans cette même page, en fait, rien n’a préparé jusqu’à maintenant les Balinais à ces dernières mutations qui s’accélèrent et s’intensifient. D’ailleurs, il n’y a pas que le tourisme de masse sans visa qui menace Bali, le MEA (Communauté économique de l’ASEAN) en vigueur depuis cette année et qui autorise les ressortissants de tous les pays de cette union à travailler où ils veulent, en fait également partie. Et puis, devant ces mauvaises manières venues de l’extérieur, certains Balinais commencent eux-mêmes à avoir des comportements un peu rugueux, renouant avec leur lointain passé inhospitalier, pré-pacte avec le diable, et certains ne sont pas en reste de grossièretés. Si les gens de la région de Kintamani ont toujours trainé leur mauvaise réputation avec les visiteurs, il semblerait que le mal gagne du terrain. De nombreuses plaintes sur le comportement mafieux, voire violent, des guides du Mont Agung se sont accumulées récemment. Les visiteurs qui se risquent sur un « City Tour » de Denpasar ont aussi dénoncé le comportement agressif des vendeurs de souvenirs qui les poursuivent pendant la visite, voire les insultent quand ils n’achètent pas.

Le mythe de Faust raconte l’histoire d’un docteur qui a vendu son âme au diable pour avoir le savoir universel, percer les mystères du monde et jouir des plaisirs défendus. En fait de savoir universel, les Balinais sont aujourd’hui confrontés à la cupidité universelle. Ont-ils percé les mystères du monde ? D’une certaine façon oui, puisque le monde vient chez eux, ils ont en tout cas perdu l’ingénuité dont les Hollandais les avaient affublés malgré eux et ils ont découvert la dure réalité de ce monde extérieur qui s’invite en masse aujourd’hui. Jouissent-ils de plaisirs défendus ? Probablement, vu la surenchère moralisatrice du discours religieux ces derniers temps. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que les visiteurs sont là pour profiter au maximum des plaisirs que Bali a à offrir et puis s’en vont… Et dans l’intervalle, comme le docteur Faust, Bali, dont le nom n’est pas sans lien, ni avec la médecine, ni avec les puissances occultes, a perdu son âme.

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