ADOLPHE COMBANAIRE ET LA QUETE DE LA GUTTA-PERCHA A BORNEO

PARTAGER SUR

C’est l’histoire d’un livre réédité par une bande de copains qui ont en commun une même passion : Bornéo. Nous sommes en 1992 et Bernard Sellato (géologue, anthropologue), Manfred Giehmann (cartographe), Jean-Claude Le Cardinal (éditeur), François Le Gall (recherche pétrolière) et Olivier Girard (économiste) décident de sortir de l’oubli un livre publié en 1910 : « Au pays des coupeurs de têtes – A travers Bornéo », d’Adolphe Combanaire. Il s’agit d’une histoire vraie, entre aventure et espionnage, pour le contrôle d’une plante, la gutta-percha, qui sert alors à isoler les câbles sous-marins. Manfred Giehmann et Jean-Claude Le Cardinal se remémorent la genèse de cette réédition, dont la Gazette de Bali va régulièrement publier des extraits à partir de ce mois-ci…

La Gazette de Bali : Alors, qui a eu l’idée de rééditer cet ouvrage ?
Jean-Claude Le Cardinal : Si je me souviens bien, à l’époque, j’avais travaillé avec Bernard Sellato à la conception d’un beau livre parrainé par Elf Aquitaine : « Hornbill and Dragon: Arts and Culture of Borneo » et c’est lui qui m’avait suggéré de ressortir ce livre.
Manfred Giehmann : Oui, Bernard connaissait ce livre depuis un moment. Nous avons vérifié s’il était libre de droit et nous nous sommes lancés dans cette aventure, tous à cause de notre passion commune pour Bornéo. C’était en 1992.

LGdB : Cette réédition a-t-elle quelque chose de particulier ?
M G : Non, c’est exactement le livre d’origine, au même format et avec les mêmes illustrations. A l’exception de la préface écrite par Bernard.

LGdB : Qui était l’auteur, Adolphe Combanaire ?
J-C L : C’était un explorateur et un ingénieur français qui a parcouru le Sud-Est asiatique à la fin du 19ème siècle.
M G : Ce n’est pas très courant pour son époque mais ses parents, aubergistes à Châteauroux, l’avaient envoyé faire ses études en Angleterre. Et il ira de lui-même à New-York peu après où il passera un brevet d’ingénieur électricien. Il est plus connu pour ses écrits sur l’Indochine que sur le monde malais.

LGdB : Et que raconte son livre ?
M G : Sa quête de la gutta-percha, une variété de l’arbre à caoutchouc dont la meilleure qualité, selon lui, poussait sur l’île de Bornéo. Dès le début des années 1890, il avait remarqué que l’hévéa poussait plus vite à Sumatra qu’au Brésil. Il l’a également étudiée en Malaisie et, finalement, il découvrira sur les marchés de Singapour une autre variété de cette résine en provenance de Bornéo. Ce qui l’aurait décidé à se rendre sur cette île encore peu explorée pour y rechercher les meilleurs plants.

LGdB : Et quel est l’intérêt de cette gutta-percha ?
J-C L : La résine qu’on en extrait était à l’époque utilisée pour l’isolation des câbles sous-marins. Dès 1872, Singapour est relié au réseau sous-marin de l’Eastern Telegraph Company et devient le centre de télécommunication de l’Asie du Sud-Est.
M G : Combanaire mettra lui-même au point une technique d’extraction du précieux composant.

LGdB : Adolphe Combanaire était donc un aventurier doublé d’un scientifique ?
M G : Oui, il avait fait des recherches et il avait réussi à la stabiliser. Sa méthode était la meilleure. Ce n’est finalement qu’en 1930 que l’utilisation de la gutta-percha pour les câbles installés au fond de l’océan sera dépassée par une autre technologie. Elle est cependant toujours utilisée en soins dentaires.

LGdB : Quel était son but ?
M G : Il voulait s’enfoncer à l’intérieur des terres à Bornéo afin de découvrir ces plants sauvages de gutta-percha et en ramener des graines et des pousses. Le livre raconte cette aventure qui s’apparente en fait à de l’espionnage commercial.

LGdB : Pourquoi de l’espionnage ?
M G : Tout simplement parce que Bornéo appartenait d’un côté à l’Angleterre et de l’autre à la Hollande.
Il ne pouvait donc pas compter obtenir une autorisation pour un tel projet. Combanaire étant un grand patriote, il a donc conduit cette mission, dont il était l’initiateur, pour le compte de la France, mais il s’agissait d’une mission secrète. Cela est dit entre les lignes dans le livre. Sur place, il changeait constamment d’identité, au gré des besoins et des fonctionnaires à tromper sur ses véritables intentions au cœur de Bornéo.

LGdB : Ses pérégrinations vont l’amener à rencontrer toute une ribambelle de personnages, de tribus. Il va vivre tout un tas d’aventures. Est-ce là l’intérêt principal de ce livre aujourd’hui ?
M G : C’est indéniable. Pour tout amateur d’aventures à Bornéo, ce livre est une petite merveille. Cette expédition s’inscrit parfaitement dans la lignée des grandes aventures du tournant du 20ème siècle à la conquête du cœur encore inexploré de l’île.

LGdB : Etant donné qu’il s’agissait une mission secrète, quels étaient ses moyens ?
M G : Restreints… Il s’agissait d’une expédition à petit budget, une douzaine de porteurs seulement. Mais étant bon vivant, il n’avait pas oublié le vin, les cigares et sa réserve d’absinthe et préparait ses repas lui-même au grand désarroi du cuisinier chinois qui l’accompagnait.

LGdB : Une telle traversée à l’époque devait revêtir bien des dangers, non ?
M G : Oui, Combanaire a traversé des terres déchirées par les guerres entre coupeurs de têtes, comme au Sarawak où il se fait passer pour un fonctionnaire hollandais. Plus à l’intérieur, il se trouve mêlé à la révolte des Dayaks de Songkong contre les princes malais de Sambas. Fait prisonnier, il fait croire qu’il est un envoyé du Rajah de Sarawak. Il se fera passer ensuite pour un médecin, une fois anglais, une fois hollandais, au gré de ses recherches de la gutta-percha et des mauvaises rencontres qu’il effectue.

LGdB : Que dire du style littéraire d’Adophe Combanaire ?
M G : Il a une grande écriture descriptive, ce qui est passionnant pour tout amateur de Bornéo. Pour les anthropologues aussi, il me vient à l’esprit cette description d’une chasse à l’orang-outan qui n’était pas quelque chose de courant chez les Dayaks par exemple.

LGdB : A combien d’exemplaires avez-vous tiré ce livre ?
JC L : Seulement 1000. C’est un livre qu’on a beaucoup offert (rires). C’est avant tout une aventure entre copains qui partagent la même vision, la même passion. A Bali, on peut le trouver à Ubud.

« Au pays des coupeurs de têtes – A travers Bornéo », Adolphe Combanaire,
éd. Pagodes, 318 pages. 220 000rp. Disponible à la Galerie Nusantara,
Jl. Raya Pengosekan, Ubud Tél. 081 797 978 04, (0361) 971 798

PARTAGER SUR

PAS DE COMMENTAIRES

LAISSER UNE RÉPONSE