A JAKARTA, LA CAMPAGNE ANTI AHOK DEMARRE EN FANFARE

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A un peu moins de trois mois du premier tour des élections pour le poste de gouverneur de Jakarta, la campagne a pris un tour très personnel centré sur le gouverneur sortant. Loin des questions sur le devenir de la capitale indonésienne, des organisations musulmanes conservatrices veulent en finir avec un homme qui ne leur ressemble pas.

Il y a quelques semaines encore, la route semblait toute tracée pour Basuki Tjahaja Purnama, le gouverneur de Jakarta mieux connu sous le nom d’Ahok. Aidé en cela par un bilan positif qui l’a vu entre autres s’attaquer efficacement aux maux traditionnels de la capitale que sont les transports, les inondations et la corruption, sa réélection semblait écrite, peut-être même dès le premier tour de scrutin. Elu vicegouverneur en 2012 sur le ticket qu’il composait avec Jokowi, il a suppléé celui-ci quand l’ancien maire de Solo a accédé à la présidence. Et il semblait logique pour beaucoup que cinq années supplémentaires soient accordées à Ahok pour continuer sa mission à la tête de la capitale.

C’était sans compter sur certaines forces rétrogrades. Car, pour celles-ci, Ahok présente un double inconvénient rédhibitoire : il est issu d’une double minorité, à la fois ethnique (d’origine chinoise) et religieuse (il est chrétien). Il y a quelques semaines, le gouverneur leur a donné une opportunité inespérée de pouvoir se déchainer contre lui. En campagne, il a expliqué à un groupe d’électeurs qu’ils ne devaient pas accorder d’importance à ceux qui leur affirment que le coran leur interdisait de voter pour un non-musulman. La vidéo du discours fut partagée sur les réseaux sociaux, et tout ce que le pays compte d’extrémistes musulmans s’est alors indigné dans un superbe élan d’unité haineuse. En reprenant et en commentant un verset du coran, Ahok s’était à leurs yeux rendu coupable de blasphème.

C’est la rue qui gouverne…
Il est permis de douter de l’utilité d’une loi sur le blasphème dans une société se voulant religieusement tolérante comme l’Indonésie. Cette loi existe en l’état depuis 1965, et à la lecture de son utilisation, il est surtout permis de douter de son application objective. Plus de 65 cas judiciaires ont fait appel à la loi sur le blasphème depuis son vote, avec une très forte augmentation depuis 2000. Aucun de ces exemples n’implique la mise en examen d’un membre de la communauté religieuse majoritaire. Dès lors, il apparait clair que cette loi controversée n’est qu’un moyen pour la majorité d’exercer et de renforcer son influence sur les minorités. Dans presque tous les cas, la majorité réussit à mettre la pression sur les institutions, dont la police et les procureurs, afin de mettre en examen et de condamner les prétendus suspects, même s’il n’y a pas de preuve tangible de blasphème.

L’exemple semble se répéter. Après plusieurs semaines de vociférations, les extrémistes musulmans, menés par le Front de Défense de l’Islam (FPI), ont décidé de montrer les muscles au cours d’une manifestation géante le 4 novembre dernier à Jakarta. Plusieurs dizaines de milliers de personnes, certains ont parlé de centaines de milliers, d’autres même de plusieurs milions, se sont réunies pour demander la mise en examen d’Ahok, son arrestation, voire sa mort. Pour paraphraser un ancien Premier ministre français, il est évident qu’en Indonésie, c’est la rue qui gouverne. C’est ce qu’a prouvé à nouveau le manque d’indépendance des institutions, notamment celles liées au pouvoir judiciaire. Mises sous pression par cette manifestation et par les violences qui l’ont suivie, elles ne se sont données d’autre choix que la soumission et ont ainsi déclaré Ahok suspect de blasphème. Il devra donc endurer un procès, dont on peut d’ores et déjà douter de l’impartialité.

L’ancien président SBY tire à boulets rouges
national02Au-delà de cet aspect judiciaire, la période de campagne électorale confère à cette histoire une dimension hautement politique. Depuis longtemps déjà, de nombreux observateurs affirment que l’élection du gouverneur de Jakarta le 15 février prochain, considérant l’importance politique de la ville et les forces en présence, revêt un caractère de test de maturité pour la jeune démocratie indonésienne. S’il faut louer le comportement jusqu’à présent des autres candidats, qui n’ont pas directement et personnellement cherché à tirer parti de la situation d’Ahok, il n’en est pas de même dans les états-majors des partis les soutenant. La récupération politique semble être trop facile pour être évitée. On a ainsi vu plusieurs hommes politiques dans le cortège de la manifestation du 4 novembre.

Si l’élection à venir du gouverneur de Jakarta représente en effet un test de maturité pour la démocratie indonésienne et une répétition grandeur nature avant la prochaine élection présidentielle de 2019, le début de la campagne est un indicateur effrayant. Il est difficile aujourd’hui de savoir quel effet cette mise en examen d’Ahok pour blasphème pourra avoir sur sa réélection et sur son avenir politique. Les institutions et les gouvernants passés et présents ont d’ores et déjà, par manque de courage politique, laissé l’extrémisme musulman poursuivre son agenda. Mais les électeurs de Jakarta sont présentés comme les plus éduqués et les plus rationnels de l’Archipel. Si tel est le cas, puissent-ils montrer aux forces de la haine religieuse et raciale que l’avenir de leur capitale doit selon eux se jouer sur le terrain des idées, des programmes et du développement. Et que ces concepts n’ont pas d’ethnie.

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